Fragments d’une vie tragi-comique de Jean-Pierre Martinez

Autobiographie-Roman

Racines
Poussière d'étoiles
Saint Martin
Epluches
La vie de château
Ma première fois
Le Mouvement Anti-Autruches
La maison bleue
Les trois jours
La Foire aux Haricots
Mes universités
Deviens qui tu es
Greimas
Algirdas Julien Greimas
Le Bougnat
Le Bougnat
Le Progrès
Un grand patron
Pierrot et Arlequin (Mardi gras) de Paul Cézanne
Les duettistes
Statue de la liberté
Le statut de la liberté

Début des différents fragments

Je suis né à Auvers-sur-Oise, au milieu des années cinquante, et dès mon plus jeune âge, je me suis juré de tout faire pour ne pas y passer ma vie, et surtout pour ne pas y mourir. Car on peut facilement mourir d’ennui, à Auvers. Ce n’est pas pour rien si Van Gogh, qui en avait pourtant déjà vu beaucoup d’autres, s’y est donné la mort après avoir peint son dernier tableau, intitulé « Racines ». 
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Faire que ma première demeure ne soit pas la dernière. Ce fut mon premier rêve. Et c’est sans doute de là que me vient cette passion pour la conquête spatiale et ma profonde aversion pour toute forme de religion. « Homme, souviens-toi que tu es poussière et que tu retourneras à la poussière » dit la Genèse. Alors efforçons-nous au moins de mordre à la fin une autre poussière que celle qui nous a vu naître. Une poussière d’étoiles, si possible. Après une vie dans la boue, que le berceau de l’Humanité, au moins, ne soit pas aussi son tombeau.
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Depuis la sixième jusqu’à la terminale, j’ai fait toutes mes études dans une école catholique à Pontoise, modestement baptisée Saint Martin de France. Il faut dire que cet établissement, dont l’organisation est calquée sur celle des célèbres collèges anglais, est fréquenté depuis environ un siècle par les rejetons de la plus haute bourgeoisie française, ce qui en fait une école très élitiste, pas forcément pour ce qui est du niveau scolaire de ses élèves, mais en tout cas du point de vue de leur l’origine sociale.  Je ne suis pas Rothschild, vous connaissez tous cette expression. Et bien moi, un Rothschild, j’en avais un dans ma classe. Un vrai. Pas franchement désagréable, d’ailleurs. Pas vraiment bon élève non plus. Plutôt discret. 
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J’ai décroché le bac de justesse, après une scolarité secondaire en dents de scie. En primaire, je n’avais guère de mérite à briller. Au royaume des aveugles… Même si la plupart vivaient dans des maisons plus confortables et plus salubres que la mienne, mes camarades de classe étaient issus de milieux encore plus défavorisés que moi. Le terme de leurs études était généralement le certif. De toute ma classe, nous ne fumes que deux à aller en sixième : moi, fils d’immigré espagnol, et le fils de la directrice, d’origine vietnamienne. Lui au collège public, et moi dans une école privée. Paradoxalement, c’était nous, les enfants de l’immigration, qui prenions l’ascenseur social, tandis que les Français de souche se contentaient de l’escalier, en espérant que ce ne soit pas celui qui descend à la cave.
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Avec mon pauvre bac mention assez bien, je ne pouvais pas prétendre intégrer Sciences Po. Mes parents, de toute façon, ne m’auraient jamais payé une chambre à Paris, et après avoir passé toute mon adolescence dans une école catholique, j’avais envie de liberté. Je rêvais d’être enfin à ma place, de fréquenter des gens normaux, c’est-à-dire des étudiants appartenant à la même classe sociale que moi, ni des prolétaires, ni de grands bourgeois. À Villetaneuse, dans cette fac de la banlieue nord qui m’était assignée en fonction de mon lieu de résidence, je ne risquais pas de revoir mes anciens camarades de Saint Martin.
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L’été du bac, mon père, sans me demander mon avis et sans juger utile de me prévenir à l’avance, m’avait trouvé un job pour le mois de juillet dans l’agence bancaire où était domicilié son compte et celui de son entreprise, à la Société Générale de Pontoise. Il faut croire qu’il avait un certain crédit auprès du directeur, car je n’avais même pas eu à passer un simulacre d’entretien d’embauche, alors que je n’avais à l’évidence aucune des compétences requises et encore moins de dispositions naturelles pour un travail d’employé de banque. Plus généralement, j’ignorais tout de ce monde fantastique de la vie de bureau. Je vécus donc cet inévitable rite de passage, de l’enfance et son argent de poche à l’âge adulte du salariat, comme épreuve à la fois nécessaire et douloureuse, pour ainsi dire un dépucelage.
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En débarquant sur la dalle de la fac de Villetaneuse en octobre 1974, après sept ans passés dans le parc verdoyant de l’École Saint Martin à Pontoise, je passe brutalement du ghetto réservé aux quelques héritiers du Gotha, à celui assigné à la trop nombreuse progéniture du prolétariat de banlieue. La démocratisation des études supérieures, à l’époque en tout cas, cela veut surtout dire qu’une poignée de privilégiés continueront à préempter les rares places qui leur sont réservées dans les établissements les plus prestigieux comme Sciences Po, tandis que le reste du troupeau s’entassera à plus de mille dans des amphis prévus pour cinq cents, et à cinquante dans des classes de travaux dirigés prévues pour trente. 
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Pour jouer de la batterie, il faut d’abord et avant tout… avoir une batterie. Avec l’argent de mon premier job d’été, j’en achète une d’occasion. Il ne me reste plus qu’à apprendre comment m’en servir. Sur la recommandation d’un ami, je me retrouve en cours particulier à Enghien-les-Bains avec le batteur du Dharma, l’un des meilleurs groupe de jazz expérimental du moment. C’est un peu comme si, n’ayant jamais touché un volant, pour passer le permis B afin de pouvoir conduire une vieille deux-chevaux pour partir en vacances, vous aviez comme moniteur d’auto-école un champion du monde de Formule 1. Le type est adorable. 
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J’ai vingt-trois ans et, ma maîtrise de Sciences Économiques largement usurpée en poche, je suis arrivé au bout de mon sursis. Oui, le service militaire, c’est pire que la prison, même quand on a obtenu un sursis, il faudra quand même purger sa peine un jour ou l’autre. Je reçois donc ma convocation pour ce qu’on appelait alors les trois jours, qui se résumaient en réalité à une journée.
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Je suis appelé sous les drapeaux, comme on dit, le premier août. J’ai donc pris quelques vacances en juillet afin de m’évader un peu avant cette année d’incarcération, mais je ne connais toujours pas le lieu de ma détention. Sur la route du retour, j’appelle ma mère. Elle ouvre le courrier fatidique qui vient d’arriver à la maison. Arpajon, m’annonce-t-elle.
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Je retourne à la vie civile gonflé à bloc, bien décidé à rattraper le temps perdu. À la fac de Villetaneuse, je n’ai pas connu la vie d’étudiant telle que je l’avais fantasmée en quittant l’École Saint Martin, le bac en poche. J’avais opté pour les Sciences Économiques parce que la politique m’intéressait, mais aussi par raison, pensant que c’était la meilleure voie pour accéder aux métiers susceptibles de me correspondre et de m’assurer un avenir acceptable ou même si possible à la hauteur de mes espérances.
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Avec mon entrée en licence de lettres espagnoles, j’accède enfin au Saint des Saints, la Sorbonne. En réalité, la plupart des cours de travaux dirigés ont lieu à l’Institut Hispanique, rue Gay Lussac. Qu’importe, c’est le quartier latin. Et les cours magistraux sont bien donnés dans le cadre historique de La Sorbonne, avec ses majestueux amphithéâtres ornés de boiserie et de fresques. Ceux de Villetaneuse étaient en béton et couverts de tags. Les professeurs de Paris XIII faisaient cours dans la peur de prendre sur la tête un seau d’eau ou un sac de farine administré à visage découvert et sans crainte de sanction par un gauchiste. Ici certains enseignent encore en toge, et ils n’ont qu’à tousser en début de séance pour obtenir le silence. Il y en a même qui dictent leur cours, que des jeunes filles de bonne famille prennent religieusement en note mot pour mot. Mai 68 semble bien loin, mais j’avoue ne voir à ce moment-là que des avantages à ce retour à l’ordre.
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En attendant de devenir qui je suis, c’est-à-dire sémiologue, alors que je connais encore à peine le sens de ce mot, j’ai obtenu grâce à Sciences Po un stage dans une société d’études dont je tairai le nom, filiale française d’un groupe américain spécialisé dans les études quantitatives, et réputé pour avoir mis au point un modèle de prédiction des ventes. Quand un annonceur envisage de lancer un nouveau produit, cette société se charge d’interroger les consommateurs potentiels sur leur degré d’intérêt pour cette nouveauté. Elle intègre ensuite dans son mystérieux programme les résultats de cette enquête, ainsi qu’un ensemble d’autres données marketing concernant le niveau de prix, le circuit de distribution, le montant de l’investissement publicitaire prévu, et bien d’autres facteurs. Enfin, après avoir digéré toutes ces informations, l’ordinateur central, situé à la maison-mère aux États-Unis, rend son oracle telle la Pythie de Delphes.
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À quelques pas du 10 rue Monsieur Le Prince où je dois donner mon premier cours de sémiotique publicitaire, se trouve à cette époque un minuscule bistrot tenu par un Auvergnat. J’ignore s’il existe toujours. Certains coins de Paris n’ont pas beaucoup changé alors, depuis les années cinquante, et l’estaminet de ce bougnat, en plein Quartier latin, appartient déjà à un autre temps. Le mercredi, l’agenda de Greimas est réglé comme du papier à musique. Vers neuf heures il prend son café chez le bougnat, où il a sa table, et il y donne éventuellement quelques rendez-vous. Il travaille ensuite dans son minuscule bureau, juste en face de la petite pièce où se tiennent les ateliers. Puis il retourne déjeuner chez l’Auvergnat, éventuellement en compagnie d’autres personnes ayant sollicité un entretien, ou avec ses plus proches disciples.
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La fin de l’année scolaire approche. Floch, jusque-là free-lance, se voit proposer par l’Institut Ipsos de créer chez eux un département d’études sémiotiques. Il accepte et, quelques mois après, me demande de venir travailler avec lui. C’est pour moi un nouveau rêve qui se réalise. À Ipsos, je vais pouvoir côtoyer quotidiennement le plus grand spécialiste français de la sémiotique visuelle et publicitaire, non pas comme professeur, mais comme partenaire de travail. Et bien sûr, à son contact, je vais en apprendre plus en un mois sur la sémiotique appliquée que quiconque en un an d’étude.
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Avec Jean-Marie Floch, chez Ipsos, je réaliserai en quelques années une centaine d’études sémiologiques sur les sujets les plus divers, allant de la politique à l’alimentaire, de la presse à l’automobile, de l’industrie du luxe à l’industrie de l’armement… Ces études très stratégiques nous sont le plus souvent confiées par Jean-Marc Lech et Didier Truchot, très proches de tous les cercles du pouvoir politique et économique de l’époque. Nous n’avons donc pas à faire de commercial pour vendre nos services.
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Un bilan reste un bilan, et un patron un patron. La pression s’accentue afin qu’Ipsos Sémiotique parvienne pour le moins à équilibrer ses comptes. On nous pousse à devenir un département généraliste d’études qualitatives, proposant entre autres des analyses sémiotiques. Et pour ce faire, on nous incite à recruter un autre directeur, qui développera cette nouvelle gamme de prestations plus classiques mais plus rentables, car beaucoup plus rapides à réaliser.
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