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Rio Grande

Écrire sa vie – Autobiographie-Roman / Jean-Pierre Martinez

Je n’ai pas le choix, je ne peux pas rester planté à cet arrêt de bus dans le noir complet en attendant que le jour se lève. Je marche sur la route en espérant trouver l’entrée de la ville, et je finis par apercevoir quelques habitations. En fait, Alpine ressemble plus à une station-service avec quelques maisons autour, qu’à une station de ski des Alpes. Les commerces sont rares, et évidemment tout est fermé. Il n’est pas loin d’une heure du matin, et le bus qui pourrait m’emmener jusqu’à la frontière mexicaine est à 17 heures. Je ne vais pas passer toute la nuit à errer dans les rues désertes de cette ville-fantôme, sans parler de la journée du lendemain. Tant pis, je repère la direction d’Ojinaga, la ville frontière, et je décide de tenter l’auto-stop.


Le stop, ce n’est déjà pas toujours évident, mais quand aucune voiture ne passe, ça l’est encore moins. Enfin, au bout d’un quart d’heure, je vois avancer lentement vers moi une voiture assez déglinguée, tous feux éteints. J’hésite à lever le pouce, mais je n’ai même pas à faire cet effort. La voiture s’arrête à ma hauteur et sans même descendre de son véhicule, un type à la mine patibulaire me demande mes papiers. Il y a deux ou trois autres cow-boys comme lui dans la bagnole. Même s’ils sont en civil, je présume que ce sont des flics. Quoi qu’il en soit, je ne suis pas en position de refuser de leur montrer mon passeport. Le type l’examine. C’est sans doute la première fois qu’il voit un passeport français. À part moi, qu’est-ce qu’un touriste pourrait bien aller foutre en pleine nuit à Alpine ? Il me rend mon passeport et me demande où je vais. Je lui explique que j’essaie d’aller au Mexique. Même si son visage que je distingue à peine reste totalement impassible, je devine sa perplexité. Un Français, avec un nom espagnol, qui fait du stop en pleine nuit pour quitter les États-Unis et passer au Mexique. Visiblement, je ne corresponds pas vraiment au profil de ses clients habituels, et le trafic se fait plutôt dans l’autre sens.


Il me rend mon passeport. Comme il ne sait pas quoi dire, il ne dit rien, et la voiture repart. Au moins, je ne passerai pas le reste de la nuit dans une cellule. Mais ma situation est-elle vraiment plus enviable ? Dix minutes se passent encore avant que se profile une autre voiture. J’aurai peut-être plus de chance. En fait non, car c’est exactement le même scénario qui se reproduit. Je raconte à nouveau mon invraisemblable histoire, et le type me rend mes papiers. Mais je comprends vite qu’il est inutile de rester au bord de cette route à cette heure, où seules des voitures de police banalisées patrouillent. Je demande au cow-boy s’il y a un bar ouvert en ville, car jusque là je n’en ai vu aucun. Il me dit que oui, et m’indique le chemin. J’y vais. Si je dois passer la nuit ici, autant que ce soit au chaud, car en plus je commence à me les geler.


Le bar est tout juste éclairé depuis l’extérieur. J’entre, et j’aperçois à l’intérieur une quinzaine de types comme ceux à qui je viens d’avoir affaire. Ils ont tous un Stetson sur la tête et un revolver à la ceinture. J’ai l’impression d’avoir poussé la porte d’un saloon. Lequel dégainera le premier ? Jusque là, des cowboys, je n’en avais vu que dans les soirées country à Austin, maintenant je sais où sont les vrais. D’ailleurs, je ne comprends toujours pas très bien qui sont ces gens. Flics en civil ? Miliciens bénévoles ? Ou simples fermiers du coin ? La question, c’est qu’est-ce qu’ils foutent tous là en pleine nuit dans ce bled totalement désert, à boire des coups au saloon quand ils ne patrouillent pas en ville ? Je ne pensais pas qu’à presque cent kilomètres de la frontière, la chasse au Mexicain était déjà ouverte, mais je ne vois pas d’autre explication.


Évidemment, mon entrée ne passe pas inaperçue. Tous les regards se tournent vers moi, et on me jauge avec un air suspicieux. Puis les cowboys continuent leurs conversations à voix basse. Je prends un café et j’attends que ça se passe. Avec tout ça, il est presque cinq heures, et le jour commence vaguement à poindre. Je décide de retenter ma chance avec le stop. Qu’est-ce que je pourrais bien faire d’autre ? Le bar est à côté d’une station d’essence. Je me dis que c’est le bon endroit pour faire du stop. Aux États-Unis, c’est quand on n’a même pas de voiture qu’on est vraiment un SDF, et en levant le pouce, c’est comme si je tendais la main. Mais la chance, cette fois, semble être avec moi. J’ai à peine levé le bras qu’une voiture qui venait de faire le plein s’arrête à ma hauteur. Le conducteur me fait signe de monter. D’habitude il ne prend pas d’autostoppeur, mais il m’a vu au café, et ça l’a rassuré.


Je me demande quand même si ce n’est pas moi qui devrais avoir peur. Pour le moins d’avoir un accident. Le type est très vieux. Il tremblote. La boîte à gants déborde de boîtes de médocs, et le siège du passager en est couvert aussi. Il repousse un peu tout ça pour que je puisse m’asseoir, avant de s’enfiler avec son café quelques pilules supposées le ressusciter un peu. La bonne nouvelle c’est qu’il va jusqu’à la frontière. Il m’explique qu’il est représentant de commerce, et inévitablement, ce pauvre vieux bonhomme à bout de course, qui devrait déjà être à la retraite depuis une dizaine d’années, me fait penser à la pièce d’Arthur Miller Mort d’un commis voyageur. J’espère qu’il ne mourra pas au volant avant de m’avoir déposé à la frontière.


On arrivera finalement sans encombre, mais comme le type ne va pas au Mexique, je dois refaire du stop. Un pick-up mexicain s’arrête. Ils sont déjà plusieurs à l’avant. Le conducteur me fait signe de monter à l’arrière. C’est comme ça que je franchis le Rio Grande pour entrer au Mexique, assis sur le plateau d’un pick-up, sans qu’aucun douanier ne me demande quoi que ce soit. Dans l’autre sens, ça ne doit pas être aussi simple. Et de fait, en rentrant aux États-Unis, cette arrivée clandestine au Mexique me causera quelques soucis…

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