Les Caprices de Marianne d’Alfred de Musset
llustrations de Illustrations pour les oeuvres d'Alfred de Musset / Eugène Lami, peintre ; Adolphe Lalauze, graveur. 1883/ Source : BnF/ Gallica

Les Caprices de Marianne d’Alfred de Musset

Les Caprices de Marianne d’Alfred de Musset

Comédie en deux actes et en prose. Première édition le 15 mai 1833 dans la Revue des deux Mondes,  première représentation à la Comédie-Française le 14 juin 1851.
La version proposée par Libre Théâtre est la version adaptée par l’auteur pour la scène : le personnage de Ciuta est remplacé par celui de Pippo, valet de Célio.  Source du texte utilisé pour le traitement : Gallica.
Distribution : 8 hommes, 2 femmes
Texte intégral de la pièce à télécharger gratuitement sur Libre Théâtre.
Lien vers la notice sur data.libretheatre.fr.

L’argument

http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b22002305/f36.item
llustrations de Illustrations pour les oeuvres d’Alfred de Musset / Eugène Lami, peintre ; Adolphe Lalauze, graveur. 1883/ Source : BnF/ Gallica

A Naples, le jeune Célio est amoureux de Marianne, épouse du juge Claudio. Il n’ose l’aborder et fait appel à Pippo, son valet  puis à son ami Octave, cousin du mari de Marianne, un jeune homme, bon vivant et libertin. Celle-ci continue de refuser ses avances. Alors qu’elle est irréprochable, son mari Claudio la menace. Pour se venger, Marianne revoit alors Octave,  tombe amoureuse et lui avoue à demi-mot son amour. Elle lui donne rendez-vous.

Octave reste loyal à son ami Célio et l’envoie au rendez vous obtenu. Claudio soupçonne plus que jamais sa femme et décide d’employer des spadassins pour abattre son amant dès qu’il approchera de la maison. Célio tombe dans le guet-apens et, avant de mourir assassiné, croit à la trahison de son ami en entendant Marianne trompée par l’obscurité l’appeler Octave.

Octave, accablé par la mort de son ami, annonce qu’il renonce à sa vie de plaisirs et rejette l’amour de Marianne.

Un extrait

Octave.
Qu’y trouvez-vous qui puisse vous blesser ? Une fleur sans parfum n’en est pas moins belle ; bien au contraire, ce sont les plus belles que Dieu a faites ainsi ; et il me semble que sur ce point-là vous n’avez pas le droit de vous plaindre.
Marianne.
Mon cher cousin, est-ce que vous ne plaignez pas le sort des femmes ? Voyez un peu ce qui m’arrive : il est décrété par le sort que Célio m’aime, ou qu’il croit m’aimer, lequel Célio le dit à ses amis, lesquels amis décrètent à leur tour que, sous peine de mort, je l’aimerai. La jeunesse napolitaine daigne m’envoyer en votre personne un digne représentant, chargé de me faire savoir que j’aie à aimer ledit seigneur Célio d’ici à une huitaine de jours. Pesez cela, je vous en prie. N’est-ce pas une femme bien abjecte que celle qui obéit à point nommé, à l’heure convenue, à une pareille proposition ? Ne va-t-on pas la déchirer à belles dents, la montrer au doigt, et faire de son nom le refrain d’une chanson à boire ? Si elle refuse, au contraire, est-il un monstre qui lui soit comparable ? Est-il une statue plus froide qu’elle ? et l’homme qui lui parle, qui ose l’arrêter en place publique son livre de messe à la main, n’a-t-il pas le droit de lui dire : vous êtes une rose du Bengale sans épines et sans parfum ?
Octave.
Cousine, cousine, ne vous fâchez pas.
Marianne.
N’est-ce pas une chose bien ridicule que l’honnêteté et la foi jurée ? Que l’éducation d’une fille, la fierté d’un cœur qui s’est figuré qu’il vaut quelque chose, et qui pour mériter le respect des autres, commence par se respecter lui-même ?Tout cela n’est-il pas un rêve, une bulle de savon qui, au premier soupir d’un cavalier à la mode, doit s’évaporer dans les airs ?
Octave.
Vous vous méprenez sur mon compte et sur celui de Célio.
Marianne.
Qu’est-ce après tout qu’une femme ? L’occupation d’un moment, une ombre vaine qu’on fait semblant d’aimer pour le plaisir de dire qu’on aime. Une femme ! c’est une distraction ! Ne pourrait-on pas dire, quand on en rencontre une : Voilà une belle fantaisie qui passe ? Et ne serait-ce pas un grand écolier en de telles matières, que celui qui baisserait les yeux devant elle, qui se dirait tout bas : « Voilà peut-être le bonheur d’une vie entière, » et qui la laisserait passer ?
Elle sort par la gauche.

http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b22002305/f35.item
Illustrations pour les oeuvres d’Alfred de Musset / Eugène Lami, peintre ; Adolphe Lalauze, graveur. 1883. Source : BnF/Gallica


Les Caprices de Marianne sur le site de l’INA

Mise en scène pour la télévision par Claude Loursais, en octobre 1962. Lien vers le site de l’INA (extrait gratuit, version intégrale payante)

Mise en scène pour la télévision par Georges Vitaly, en juin 1970.
Lien vers le site de l’INA (extrait gratuit, version intégrale payante)

Dossiers pédagogiques

Dossier Pièce (dé)montée à propos de la mise en scène de Frédéric Bélier-Garcia n° 202 – mars 2015. Lien vers le site de Canopé

Lien vers le dossier de presse du Théâtre de la Tempête,  mise en scène de Frédéric Bélier-Garcia (2016). Lien vers le site du théâtre.


Lien vers le Théâtre de Musset sur Libre Théâtre 

Lien vers la Biographie d’Alfred de Musset sur Libre Théâtre

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Labiche et le rire
Dessin d'acteurs / de Yves Marevéry. 1906. Source : BnF/Gallica

Labiche et le rire

Labiche et le rire : les procédés comiques dans le théâtre de Labiche

Il est illusoire de vouloir en un article détailler l’ensemble des procédés comiques utilisés dans les pièces de Labiche : nous vous proposons quelques pistes de réflexion, à partir de la typologie proposée par Bergson dans son essai sur le Rire :  le comique de situation, le comique de caractère et le comique de mot.

Le comique de situation

Le théâtre de Labiche regorge de situations absurdes, de rencontres intempestives et de quiproquos. Quelques exemples à travers le résumé de pièces connues :

http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b64011825
Un chapeau de paille d’Italie. Portrait de Grassot, dans le rôle de Nonancourt. Source : BnF/ Gallica

Un chapeau de paille d’Italie : le jour de ses noces, Fadinard court à la poursuite d’un chapeau de paille, suivi par son beau-père et l’ensemble de la noce.
La Cagnotte : Un groupe d’amis de La Ferté-sous-Jouarre a accumulé une cagnotte à force de jouer. Ils décident de dépenser cette cagnotte lors un voyage à Paris.  Mais ces provinciaux ne connaissent pas les usages de la grande ville et le voyage se transforme en une série de catastrophes, provoquées par leur naïveté : ils sont victimes d’une arnarque au restaurant, accusés de vol et arrêtés par la police, dépouillés de leurs achats…
Célimare le bien aimé  : Célimare est poursuivi par les maris de ses anciennes conquêtes
L’Affaire de la rue Lourcine : Lenglumé se réveille avec une gueule de bois et trouve dans son lit un homme dans le même état, Mistingue. Ils se souviennent seulement d’avoir participé la veille à un dîner arrosé. Au cours du déjeuner, la femme de Lenglumé, leur lit un article sur le meurtre d’une jeune charbonnière, retrouvée dans la rue de Lourcine. Lenglumé et Lourcine craignent d’être les meurtriers, car plusieurs détails sont troublants.

http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b64007870
La Station Champbaudet. Portrait des acteurs / par Lhéritier 1862. Source : BnF/ Gallica

La Station Chambaudet : Paul Tacarel, architecte, se rend tous les jours chez madame Champbaudet pour élaborer les plans de la sépulture qu’elle va édifier à la mémoire de son époux. En réalité, Paul utilise ces visites comme prétexte pour se rendre chez Aglaé, qui réside à l’étage du dessus. Dès que son mari Garambois quitte son domicile, Aglaé prévient Paul en jouant au piano J’ai du bon tabac  mais celui-ci commence à avoir des soupçons…
Les Chemins de fer : un vaudeville ferroviaire qui se déroule successivement dans une administration des chemins de fer où des actionnaires attendent de percevoir leurs dividendes, un quai d’embarquement, le buffet d’une gare, une chambre d’un hôtel garni et le bureau du chef de gare… Tapiou occupe successivement les fonctions de caissier, graisseur de wagons, employé des chemins de fer, cuisinier…

Labiche, dans certaines pièces, joue avec les tabous et les transgressions. On citera notamment deux pièces où une jeune enfant figure parmi les personnages principaux : Berthe dans La Fille bien gardée et Suzanne dans Maman Sabouleux parlent vulgairement, chantent des chansons paillardes, boivent de l’alcool, fument et dansent avec des adultes…

Les objets interviennent de manière insolite : la montre qui tombe d’un parapluie dans la Cagnotte, la trompette de la Station Chambaudet, le vieux journal de L’Affaire de la rue Lourcine, le morceau de gouttière et  la tête de cerf dans Le Plus Heureux des trois

 

Le comique de caractère

Dans une lettre adressée au Figaro en 1880, Labiche écrit : «Je me suis adonné presque exclusivement à l’étude du bourgeois, du philistin ; cet animal offre des ressources sans nombre à qui sait les voir. Il est inépuisable. C’est une perle de bêtise qu’on peut monter de toutes les façons. Il n’a pas de grands vices, il n’a que des défauts, des travers, mais au fond, il est bon, et cette bonté permet de rester dans la note gaie ».

http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b53049836h/f1.item
Le Voyage de Monsieur Perrichon. Dessin d’acteurs de Yves Marevéry. 1906. Source : BnF/Gallica

 


Le comique de mot

Quelques exemples parmi des milliers dans le théâtre de Labiche :

http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b64008969
La Grammaire. Portrait des acteurs par Lhéritier, 1867 : Pellerin, Fizelier, Lhéritier, Geoffroy. Source : BnF/ Gallica
  • noms des personnages :  dans la plupart des pièces de Labiche, et notamment dans la Cagnotte : Champourcy, Fadinard, Colladon, Folleville, Garambois….
  • défauts de prononciation :  le bégaiement de Vachonnet dans L’Avocat d’un grec
  • exclamations dans toutes les pièces : cristi, sapristi, saprelote, sacrebleu, vertubleu, maugre- bleu, bigre, fichtre, fi !, sacrédié…
  • déformations de mots : pipiniériste dans Un chapeau de paille d’Italie, rancuneux dans Vingt-neuf degrés à l’ombre, des nantilles dans Célimare le bien-aimé
  • injures, insultes : « gabelou ! rebut de l’humanité !… » dans Le Voyage de Monsieur Perrichon,
  • langue populaire ou argot :  dans Deux papas très bien, un père adopte l’argot du Quartier Latin,  les expressions paysannes de la jeune Suzanne mise en nourrice pendant 8 ans chez des paysans dans Maman Sabouleux,
  • jargons, accents et  expressions provinciales : marseillais dans La Perle de la Canebière, auvergnat dans le Misanthrope et l’Auvergnat, alsacien dans la Sensitive, expressions provinciales dans  la Cagnotte,
  • répétitions : » Embrassons-nous, Folleville ! », « Mon gendre tout est rompu ! » ( Un chapeau de paille d’Italie.), « Ça sent le romain »( La Grammaire)
  • jeux de mots et erreurs orthographiques dans Le Voyage de Monsieur Perrichon (la mère de glace) et dans La Grammaire
  • sous-entendus, notamment sexuels dans la Sensitive
  • la parodie : « je suis venu, j’ai fouillé, j’ai trouvé » ( La Grammaire), le monde du théâtre (La Dame aux jambes d’azur)
  • Comparaisons ou métaphores incohérentes : « Tu ignores les mystères de la vie parisienne !… Tu ne sais pas qu’il y a des tigres… qui viennent déposer leurs oeufs dans le ménage des colombes ! » (Les Trente-sept sous de M. Montaudoin),
    Extrait de  Doit-on le dire ? :
    Muserolle
    Il y avait une fois un coq qui couvait….un soi-disant ami de la maison lui fourre dans son nid un oeuf de cane ; il amène onze petits poulets… dont un canard ; il élève ce fruit d’une provenance étrangère avec ses propres poussins, il le nourrit de son lait…
    Le Marquis.
    Les coqs n’ont pas de lait, ce sont les poules.

 

Voir aussi :

Le philosophe Bergson dans l’ouvrage  Le rire : essai sur la signification du comique a consacré plusieurs pages à Labiche. A consulter sur le site de l’Université Paris-Sorbonne, LABEX OBVIL http://obvil.paris-sorbonne.fr/corpus/critique/bergson_rire/.

Emelina Jean. Labiche : le comique de vaudeville. In: Romantisme, 1991, n°74. Rire et rires. pp. 83-92. En ligne sur Persée

 

Autres chroniques concernant Labiche sur Libre Théâtre :

Le Théâtre d’Eugène Labiche
Biographie d’Eugène Labiche,
Le mariage chez Labiche

 

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Labiche et le mariage
Portrait de Leménil (Poupardin) et Grassot (Tourterot) / par Lhéritier. 1844. Source : BnF/ Gallica

Labiche et le mariage

Labiche et le mariage

Le mariage est l’une des thématiques principales du théâtre d’Eugène Labiche. Il excelle à révéler les multiples hypocrisies du mariage bourgeois du XIXème siècle. Libre Théâtre vous propose, à travers quelques pièces, un parcours sur les thématiques suivantes  : la dot, mariages arrangés et mariages d’amour, la nuit de noces.

1. La dot

Dans de multiples pièces de Labiche, la dot constitue le sujet essentiel des tractations lors d’un projet de mariage La question de la dot est mentionnée dans 32 pièces du corpus de Libre Théâtre qui compte 83 pièces de Labiche.

 

http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b64010355/f1.item
Portrait de Lhéritier (Malingear) par Lhéritier, 1867 . Source : BnF/Gallica

C’est le sujet central de la Poudre aux yeux : les parents d’Emmeline, les Malingear, font croire aux parents de Frédéric, les Ratinois, qu’ils ont un train de vie plus élevé qu’ils n’ont en réalité. Les Ratinois jouent le même jeu. Le montant de la dot augmente tant que le mariage risque d’être rompu.

Dans Les Trente-sept Sous de M. Montaudoin, la dot de Fernande est également au centre de l’intrigue. La femme de Montaudoin désire attribuer une dot supplémentaire de 13 505 francs à sa fille, mais sans que son mari n’en connaisse la provenance. Elle confie l’argent à Penuri afin qu’il offre lui-même cette somme. Alors que celui-ci s’exécute, Montaudoin pense que son ami a eu une aventure avec son épouse et qu’il est le père de Fernande…

Dans Le Point de mire, c’est aussi la dot d’un montant d’un million qui déchaîne les passions : Duplan vient demander la main de Berthe, la fille de ses amis Carbonel pour son fils Maurice. Les Carbonel au départ peu enthousiastes sont ravis quand ils apprennent que Maurice a un million de dot. Les Pérugin, leurs meilleurs amis, sont jaloux de cette bonne fortune et Madame Pérugin va tout faire pour que Maurice s’éprenne de sa fille Lucie qui, elle, est amoureuse de l’architecte Jules Priés.

La question de la dot est simplement évoquée dans les autres pièces, mais donne lieu à des répliques savoureuses.
Ainsi, dans le Papa du Prix d’honneur, on assiste à un dialogue entre le père, Gabaille, et son fils, qui entretient une relation avec une jeune femme mariée Hermance dont il a un peu de mal à se défaire. Ses parents ont le projet de le marier à la jeune Cécile, fille de Dubichet.

Gabaille.
Écoute-moi et compare : la demoiselle que je te propose a dix-huit ans… elle est jeune.
Achille.
Naturellement.
Gabaille.
Jolie, musicienne, robuste sans être un colosse, parlant l’anglais, connaissant le ménage et apportant à son mari trois cent mille francs de dot… plus, un terrain !
Achille.
Ah ! diable !
Gabaille.
Fille unique…
Achille.
Ah ! ah !
Gabaille.
Je ne te conseillerai jamais un mariage d’argent… je méprise les richesses… comme Sénèque… mais je dis que lorsqu’un beau parti se présente, c’est une bêtise de le refuser !
Achille.
Le fait est que trois cent mille francs… Où est situé le terrain ?
Gabaille.
À La Villette… près du nouvel abattoir… ça gagne tous les jours…

Dans L’Avocat d’un grec, Monsieur Benoît, négociant hésite entre deux prétendants pour sa fille : Vachonnet est commerçant, et par ailleurs bègue, alors que Brossard est avocat. Extrait d’une scène avec Vachonnet :

Benoîtprenant le papier.
Il a raison… Quel bon comptable !… Voilà le gendre qu’il me faudrait.
Vachonnet.
J’ai vu mon, on… mon oncle… il donne les vingt… les vingt…
Benoît.
Quels vins !
Vachonnet.
Les vingt mille francs de plus… pour la do… dot.
Benoît.
Vingt mille francs de plus pour la dodot ! bigre ! (A part.) C’est drôle, comme je me refroidis pour Brossard. (Haut.) Vachonnet, espérance et confiance ! Je ne te dis que ça… Si je peux pincer l’autre… le Malvoisie !… et je le pincerai !…

Les filles n’ignorent pas ce marchandage. Ainsi dans la comédie Brûlons Voltaire, Lamblin, un notaire, essaie de vendre à Marchavant, un riche rentier un château familial, détenu par une jeune veuve qui a aussi une jeune fille à marier, Alice, qui n’a pas la langue dans sa poche…

Lamblin
Vendons d’abord l’immeuble… et une fois le contrat signé, je tombe aux genoux de madame votre mère.
Alice
Ah ! mon Dieu ! vous voulez épouser ma mère!
Lamblin
Non !… je tombe aux genoux de madame votre mère et j’ai l’honneur de lui demander votre main.
Alice
Ma main ! par exemple !
Lamblin
C’est un projet que je caresse depuis longtemps.
Alice
Ah ! ça ! quel rapport y a-t-il entre la vente du château et ma main ?
Lamblin
Eh bien ! le château vendu, vous entrez en possession de votre dot… vous devenez liquide.
Alice
Hein ?
Lamblin
Comme nous disons dans le notariat… Je vous épouse, je paie mon étude, j’achète un cheval, avec un petit panier… pour faire mes courses… et vous êtes bien heureuse!…
Alice, ironiquement
Ah ! je vous en réponds !… mais je croyais… du moins le bruit en a couru… que vous songiez à la fille du receveur particulier…
Lamblin
Oui et non… J’ai eu un moment l’idée de cette union… La petite est gentille.
Alice
Et son père très riche… il possède deux fermes dans les environs…
Lamblin
Oui, mais tout cela est grevé… chargé d’hypothèques… J’ai pris mes renseignements.
Alice
Je comprends… la fiancée n’est pas liquide.

Dans Un homme sanguin, Lardillon s’engage auprès de son ami Buchard à lui remettre le jour de son propre mariage, la dot que Marguerite, la domestique qu’il souhaite épouser, exige, soit trois cents francs.

http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b6400879s
Portrait de Leménil (Poupardin) et Grassot (Tourterot) / par Lhéritier. 1844. Source : BnF/ Gallica

Dans Deux papas très bien, Tourterot présente ainsi le mariage qu’il a arrangé dans un courrier à son fil César :

« Allons, ho ! du lest !… au reçu de la présente, file ton nœud vers le toit paternel ; j’ai levé pour toi une jeune poulette que je brûle de te conjoindre : c’est la fille d’un homme très bien, membre de l’académie d’Etampes, et qui a publié d’immenses travaux sur l’i grec et le point d’exclamation… Quant à la dot, cinquante mille balles. Ça doit t’aller, viens-y !  » .

Dans Madame est trop belle, deux familles, les Montgiscar et les Chambrelan, organisent la rencontre de deux jeunes gens, Jules et Jeanne, au Louvre afin qu’ils se connaissent et puissent décider si le mariage leur convient. Les jeunes gens s’apprécient mais les discussions autour de la dot dégénèrent :
Montgiscar.
Les négociations sont rompues.
Clercy.
Rompues ?
Montgiscar.
Oui, ce papa Chambrelan est l’indélicatesse même… Figure-toi qu’il voulait me faufiler dans la dot des phosphores à cinq cents francs… au pair.
Clercy.
Eh bien?… qu’est-ce que ça fait?
Montgiscar.
Ça fait une différence de vingt-deux mille francs… Il s’est entêté… moi aussi… et il est parti, c’est rompu.
Clercy.
Comment, rompu ! Mais vous ne voyez donc pas que je suis amoureux!…
Montgiscar.
C’est un tort… On ne doit être amoureux que lorsque tout est bien convenu.
Clercy.
C’est possible !… mais c’est fait… J’aime la demoiselle, j’en suis fou !… Je prends les phosphores au pair… et je l’épouse !
Montgiscar.
Comme tuteur, je proteste !
Clercy.
Ça m’est égal… Je cours après eux, je leur fais des excuses et je les ramène !…

Le même entêtement, mais dans une situation inverse se produit dans Un monsieur qui prend la mouche : la querelle entre Bécamel, le père de Cécile et Alexandre Beauduit concerne la dot mais paradoxalement le futur gendre ne veut pas que la dot soit trop importante.

Dans les Vivacités du Capitaine Tic, Désambois, pour provoquer le Capitaine Tic, l’accuse d’être un « croqueur de dot »

Dans Les Petites mains, Courtin reproche à son gendre Vatinelle de ne pas travailler et ajoute : « je vous ai donné ma fille, à vous qui n’aviez rien, avec une dot de cinq cent mille francs. » Vatinelle lui répond: « Pardon… Je désire seulement constater que je n’ai connu ce chiffre que le jour du contrat… Je ne savais qu’une chose… c’est que j’épousais un ange ! il s’est trouvé que l’ange était riche… cela m’a contrarié… mais je n’ai pas cru devoir le refuser pour cela. » Plus tard Courtin dira même : « vous vous êtes fourré dans la dot de ma fille comme un rat dans un fromage ».

2. Mariages arrangés et mariages d’amour

La plupart des pièces de Labiche ont pour commencement un mariage arrangé, mais il ne s’agit jamais de tragédies. Dans certaines pièces, la jeune fille tombe amoureuse du jeune homme qu’on lui destine, comme dans Madame est trop belle où une rencontre est organisée entre les deux jeunes gens. Mais dans la plupart des comédies, la jeune fille manœuvre habilement pour épouser le jeune homme qu’elle aime :

  • Embrassons-nous Folleville : Manicamp, déborde d’affection pour un ami, Folleville, qui l’a sauvé d’une situation où il risquait le déshonneur. Manicamp souhaite, pour le remercier, le marier à sa fille, Berthe. Le futur gendre, bien que n’éprouvant aucun sentiment pour Berthe, n’ose contrecarrer ces projets. De son côté, la jeune fille ne l’aime pas non plus et s’oppose violemment à ce mariage.
  • Le voyage de Monsieur Perrichon :  M. Perrichon, sa femme et sa fille Henriette, prennent pour la première fois le train, pour aller en vacances à Chamonix. Ils sont abordés par deux jeunes hommes, Armand Desroches et Daniel Savary, charmés par la fille de M. Perrichon, qu’ils ont rencontrée lors d’un bal. Une lutte loyale mais acharnée commence entre les deux jeunes hommes, chacun voulant faire route avec la famille Perrichon pour gagner sa confiance et épouser ainsi Henriette, qui aura le dernier mot.
  • Les Deux Timides : Thibeaudier n’a jamais pu vaincre sa timidité ; s’étant engagé vis-à-vis d’un certain Anatole Garadoux , qui lui a été présenté par son notaire, il ne peut se résoudre à lui retirer la main de sa fille Cécile, aimé de Jules Frémissin, le second timide. Si l’un n’ose formuler sa demande, l’autre craint à tout moment qu’il ne la fasse ; Cécile ne peut les faire rester deux minutes ensemble, et cette situation pourrait durer longtemps si la jeune fille ne s’avisait d’avouer à chacun d’eux la timidité de l’autre.
  • La Grammaire : Caboussat est nul en grammaire et en orthographe et refuse que sa fille, Blanche, se marie et le quitte car c’est elle qui corrige tous ses discours.
  • Mais aussi Le Baron de FourchevifLe Club Champenois, Le Major CravachonLes Vivacités du Capitaine TicMon Isménie

3. La nuit de noces

Autre thématique présente dans les pièces de Labiche : la nuit de noces.

C’est le sujet de la Sensitive : Onésime Bougnol et Laure Rothanger vont se marier. Gaudin, le domestique de Bougnol, voit avec inquiétude cette alliance, qui va sans doute perturber ses habitudes. Dans une atmosphère de fête, les invités arrivent, dont deux militaires, l’ancien précepteur de Laure et les parents de la mariée. Mais Onésime est un grand sensible et ne peut accomplir ses devoirs conjugaux lors de la nuit de noces à la suite de différents incidents. Les deux militaires et l’ancien précepteur courtisent alors la jeune fille. Cette pièce a été refusée par la censure et Labiche a été contraint de réécrire le deuxième acte.

Pour éviter la pression de la famille à l’issue de la nuit de noces, Ernest de la pièce Le Petit Voyage choisit d’aller à la campagne, dans une auberge à Fontainebleau pour sa nuit de noces.

Marie.
«Je ne comprends pas, vous disait-il, quand vous avez un appartement bien chaud, bien commode, bien meublé… que vous alliez faire vingt lieues, au beau milieu de la nuit, pour tomber dans une misérable chambre d’auberge…»
Ernest.
C’est l’usage… après la cérémonie… on disparait, on fait ce qu’on appelle le petit voyage, c’est consacré. On éprouve le besoin de fuir les regards indiscrets, de se soustraire aux sottes interprétations, aux questions équivoques…
Marie, vivement.
Quelles questions ? Je n’en redoute aucune !
Ernest.
Aujourd’hui… c’est possible. (À part.) Mais demain !… (Haut.) Enfin, ce que je voulais, c’était m’isoler du monde… avec vous… Nous ne nous quitterons pas, nous ferons de longues promenades à pied… dans la forêt…

 

Nous conclurons ce court article par un extrait de Mon Isménie : Vancouver, un père jaloux, ne peut se résigner à ce que sa fille Isménie se marie et trouve tous les prétextes pour éconduire les prétendants.

Vancouverseul

Heu !… je suis triste !… c’est au point que je ne connais pas dans les murs de Châteauroux un Berrichon plus triste que moi… Ma position n’est pas tenable… je me promène avec un ver dans le cœur… Pardon… avez-vous vu jouer Geneviève ou la jalousie paternelle ?… Non ?… Eh bien, voilà mon ver !… La jalousie !… Je suis père… j’ai une fille âgée de vingt-quatre printemps à peine… et ils prétendent que c’est l’âge de la marier !… À vingt-quatre ans ! Mais je ne me suis conjoint qu’à trente-huit, moi !… et j’étais précoce !… Alors, ma maison est assaillie par un tas de petits gredins en bottes vernies… qu’on intitule des prétendus, et que j’appelle, moi, la bande des habits noirs !… Car enfin, ce sont des escrocs… Je ne leur demande rien, je ne vais pas les chercher… qu’ils me laissent tranquille… avec mon Isménie !… C’est incroyable !… on se donne la peine d’élever une fleur… pour soi tout seul… On la cultive, on la protège, on l’arrose de petits soins… de gants à vingt-neuf sous, de robes à huit francs le mètre… on lui apprend l’anglais, à cette fleur !… la musique, la géographie, la cosmographie… et, un beau matin, il vous arrive par le chemin de fer une espèce de Savoyard, que vous n’avez jamais vu… Il prend votre fleur sous son bras et l’emporte en vous disant : « Monsieur, voulez-vous permettre ? Nous tâcherons de venir vous voir le dimanche !  » Et voilà !… vous étiez père, vous n’êtes plus qu’une maison de campagne… pour le dimanche ! Infamie ! brigandage !… Aussi, le premier qui a osé me demander la main d’Isménie… j’ai peut-être été un peu vif… je lui ai donné mon pied !… Malheureusement, ma fille veut se marier… elle pleure… elle grogne même… Je ne sais plus comment la distraire… Tantôt, je lui fais venir de la musique nouvelle… tantôt des prétendus difformes… auxquels je donne des poignées de main… les cosaques ! Je les examine, je les scrute, je les pénètre, je leur trouve une infinité de petits défauts… dont je fais d’horribles vices ! et, au bout de quelques jours, je leur donne du balai… poliment.

 

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Biographie d’Eugène Labiche

Biographie d’Eugène Labiche

http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b530816115.
Eugène Labiche. Atelier Nadar 1910. Source : BNF/ Gallica

Eugène Labiche naît à Paris le 5 mai 1815. Son père est un riche industriel qui possède une fabrique de sucre à Rueil-Malmaison. Une fois son baccalauréat en poche en 1833, il voyage avec des amis en Suisse, dans la péninsule italienne et en Sicile. Il envoie à un journal parisien de petites scènes de vie pleines de fantaisie, qu’il publiera en 1839 sous le titre La Clé des champs. À cette époque, il rédige aussi des articles de critique théâtrale dans la Revue du théâtre.

 

 


Les débuts

http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b53066341c
Caricature d’Eugène Labiche pour le Panthéon Nadar. Source : BnF/Gallica

En 1837, Eugène Labiche fonde avec Auguste Lefranc et Marc-Michel une association de production théâtrale, qu’il appelle avec humour « l’usine dramatique » et crée en collaboration avec ses deux amis sa première pièce, La Cuvette d’eau. L’année suivante, en 1838, il remporte un premier succès avec Monsieur de Coislin. Il publie ensuite régulièrement deux à trois pièces par an. Il ne retiendra aucune d’entre elles quand il éditera son Théâtre complet.

En 1842, il épouse une riche héritière âgée de dix-huit ans, Adèle Hubert. À son mariage, il promet à son beau-père d’abandonner le théâtre. Il tient son engagement pendant un an, mais s’ennuie tellement que sa femme l’encourage à se remettre à écrire.

Le succès en 1844 du Major Cravachon, au Théâtre du Palais- Royal, lui permet de devenir le collaborateur régulier de cette salle.

Eugène Labiche tente une carrière politique en 1848 et se porte candidat à Rueil-Malmaison lors des premières élections au suffrage universel masculin, pour l’Assemblée constituante  de la IIe République. C’est un échec  : il abandonne la politique jusqu’en 1868, date à laquelle il est élu maire de Souvigny-en-Sologne, commune dont dépend le château de Launoy qu’il  achète en 1853.


Le succès

http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b10535599b
Labiche par Nadar (entre 1854-1870). Source : BnF/ Gallica

Sa production s’accélère à partir de 1848 avec en moyenne 10 pièces par an. Il devient le principal vaudevilliste des années 1840-1860  et connait le succès avec Embrassons-nous, Folleville ! (1850), Un chapeau de paille d’Italie (1851), Le Misanthrope et l’Auvergnat (1852), Mon Isménie (1852), L’Affaire de la rue Lourcine (1857), Le Voyage de Monsieur Perrichon (1860),  Les Deux Timides (1860),  La Poudre aux yeux (1861), La Station Champbaudet (1862), La Cagnotte (1864).

Un grand nombre de ces pièces sont données au théâtre du Palais-Royal, qui accueille des comédies et des vaudevilles.

En 1849, il est élu membre de la commission de la Société des Auteurs et Compositeurs dramatiques, en qualité d’archiviste.


La reconnaissance

http://art.rmngp.fr/fr/library/artworks/marcellin-desboutin_eugene-labiche-1815-1888_huile-sur-toile
Eugène Labiche par Marcellin Desboutin. Source : RMN

En 1861, il est  fait chevalier de la Légion d’honneur. Labiche œuvre ensuite pour être représenté sur la scène de la prestigieuse Comédie-Française  :  il y parvient en 1864, avec la pièce Moi, puis en 1876, avec La Cigale chez les fourmis, écrite en collaboration avec l’académicien Ernest Legouvé. Mais le public se montre peu enthousiaste.

16 autres pièces seront données entre 1871 et 1878 dont deux comédies de caractère : Doit-on le dire ?  (1872) et Le Prix Martin (1876) qui est un échec. Après l’échec relatif de La Clé, jouée en 1877, il arrête  sa carrière d’auteur dramatique et se consacre à l’édition de ses œuvres complètes publiées en 1880. Il est élu la même année à l’Académie française, après quelques débats. Lors de son discours de réception à l’Académie, Labiche définit clairement son objectif à travers ses oeuvres : amuser le public. Alphonse Daudet, soulignera  : « Labiche n’est pas seulement un merveilleux amuseur, mais un observateur profond, un railleur qui sait toujours où va son rire. »

Le 27 janvier 1881, il préside le banquet annuel de l’Association des anciens élèves du lycée Condorcet et prononce un discours fort applaudi : «Ce qu’il vous faut promener dans le monde, c’est notre gaieté, cette gaieté qui est de vieille race française et qu’aucun peuple ne possède. Entretenez avec amour ce feu national – Riez !» .

Labiche meurt à Paris le 13 janvier 1888, à l’âge de soixante-treize ans. Il est enterré au cimetière de Montmartre.

Au total, Eugène Labiche a écrit 176 pièces dont la quasi-totalité (172) en collaboration avec d’autres auteurs  (on en compte 46). Les plus collaborateurs les plus réguliers sont  : Alfred Delacour, Marc-Michel,  Édouard Martin, Alfred Monnier, Auguste Lefranc et Alfred Choler.

Delacour décrit ainsi leur méthode de travail, « notre mode de collaboration étant le suivant : notre plan fait, j’écris la pièce entière, que Labiche récrit à son tour sur mon manuscrit ».  Il semble que le travail de révision de Labiche consistait principalement à supprimer des longueurs, à intervenir sur les répliques des personnages et l’enchaînement des situations pour renforcer les effets comiques.

Son « Théâtre complet », paru en 1879, compte 57 pièces que Labiche a lui-même sélectionnées.
Libre Théâtre vous propose 83 pièces en texte intégral et en téléchargement gratuit, accessible sur Libre Théâtre via la page Le Théâtre d’Eugène Labiche
Il est possible de faire une recherche par distribution sur ce corpus via data.libretheatre.fr

Chroniques concernant Labiche sur Libre Théâtre :
Le mariage chez Labiche
Labiche et le rire : les procédés comiques dans le théâtre de Labiche

 

Sources:

Bassan Fernande. La comédie de boulevard au XIXe siècle. In: Cahiers de l’Association internationale des études francaises, 1991, n°43. pp. 169-181. Lien sur Persée

Emelina Jean. Labiche : le comique de vaudeville. In: Romantisme, 1991, n°74. Rire et rires. pp. 83-92. En ligne sur Persée

 

 

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Brûlons Voltaire d’Eugène Labiche
Eugène Labiche par Marcellin Desboutin. Source : RMN

Brûlons Voltaire d’Eugène Labiche

Brûlons Voltaire d’Eugène Labiche et Louis Leroy

Comédie en un acte représentée pour la première fois au théâtre du Gymnase à Paris le 7 mars 1874.
Distribution : 3 hommes, 3 femmes
Texte à télécharger gratuitement sur Libre Théâtre
Lien vers la notice sur data.libretheatre.fr

L’argument

Marchavant, rentier aisé, achète à une baronne, jeune veuve, le château familial. Le contrat prévoit aussi la vente de « tout le mobilier, sauf le linge de table et de corps », mais la vendeuse désire conserver aussi les oeuvres complètes de Voltaire, que lisait feu son mari, afin de les brûler, comme elle l’a promis à son confesseur.  Mais Marchavant ne l’entend pas ainsi…

Un extrait

La Baronne
Je désire excepter de la vente un ouvrage de la bibliothèque.

Marchavant
Un souvenir de famille… permettez-moi de vous l’offrir… quelque prix de pensionnat, sans doute?

La Baronne
Non, monsieur, grâce à Dieu, on ne donne pas encore dans les pensionnats de pareils ouvrages.

Marchavant
C’est un mauvais livre?

La Baronne
Les œuvres de M. de Voltaire.

Marchavant
Ah!… Vous tenez à les conserver?

La Baronne, se levant
Non!… car j’ai promis… à quelqu’un… promis ce matin même de les brûler.

Marchavant, indigné, se levant
Brûler Voltaire!… Le patriarche de Ferney  !

La Baronne
Lui ! un patriarche !

Marchavant
Le flambeau de l’humanité, si vous le préférez…

La Baronne
Une torche allumée par l’enfer !

Marchavant
Ah ! permettez… d’abord l’avez-vous lu?

La Baronne, révoltée
Jamais !

Marchavant
Eh bien alors?…

La Baronne
II n’est pas nécessaire de lire un ouvrage pour le juger.

Marchavant
Cependant… c’est encore le meilleur  moyen…

La Baronne
D’ailleurs, j’ai promis, solennellement promis de le jeter au feu le jour où je vendrais le château.

Marchavant
Mon Dieu, madame, j’en suis désolé, mais je ne puis vous accorder ce que vous me demandez…

La Baronne
Comment !

Alice, à part, avec joie
Ça se brouille ! (Elle se lève ainsi que Lamblin.)

Marchavant
Choisissez un autre ouvrage Corneille, Racine, Bossuet… ça m’est égal… mais celui-là, jamais!… j’ai des raisons personnelles pour ménager  Voltaire.

La Baronne
Et lesquelles ?

Marchavant
J’ai fait de ce grand homme un éloge imprimé qui a été couronné en 1865 par l’Académie de Cahors.

Alice, jouant l’indignation
L’éloge de ce monsieur, oh!

Marchavant, fouillant à sa poche
Voulez-vous me permettre, mademoiselle, de vous offrir un exemplaire ?

La Baronne, couvrant Alice
Ma fille ! respectez ma fille !

Lamblin
Voyons… je vous demande pardon si j’interviens… mais c’est comme notaire… il y a peut-être moyen de s’entendre…

Alice, bas à La Baronne
Maman, ne cédez pas !

La Baronne, de même
Sois tranquille !

Lamblin
II serait vraiment fâcheux de faire manquer un acte important… un acte de deux cent soixante-quinze mille francs… pour quelques misérables  volumes.

Marchavant
Misérables volumes ! Voltaire !

Lamblin
Je ne suis pas son ennemi… loin de là… Je reconnais qu’il renferme de bons endroits…

La Baronne
Hein?…

Lamblin
Mais il en a aussi de condamnables… de très condamnables…

Marchavant
Vous l’avez donc lu ?

Lamblin, regardant La Baronne
Jamais ! (Bas à Marchavant.) Je compte le lire  (Haut.) Eh bien ! ne pourrait-on pas, à titre de transaction, brûler certains volumes et conserver les autres ?

Alice, bas à sa mère
Ah ! quelle lâcheté !

La Baronne, bas
Tais-toi ! (Haut.) Je n’excepte pas une virgule ! (Lamblin remonte.)

Marchavant
Ah! permettez, madame, j’invoque mon droit… car enfin nous nous sommes frappé dans la main… Je vous ai acheté tout le mobilier, sauf le linge de table et de corps. Voltaire est-il linge de corps ou de table ? non ! donc il m’appartient ! Donc, on n’en brûlera pas un feuillet!…

La Baronne
Et moi, monsieur, je vous dis qu’on le brûlera !

Alice
Oui, on le brûlera ! (Elle remonte.)

Marchavant
Non, madame !

La Baronne
Si, monsieur !

Marchavant
Non, madame !

La Baronne
Eh bien ! il n’y a rien de fait !

Marchavant
Soit ! il n’y a rien de fait !

Alice, à part
Bravo !

Lamblin, à part
Ah ! par exemple, si je m’attendais à  ça!

Marchavant
Petit-fils de Voltaire, je ne courberai pas le front devant une descendante des Croisés.

Lamblin
M. Marchavant…

Marchavant
Laissez-moi tranquille avec votre vieille bigote.

La Baronne
Bigote !

Marchavant
Ah ! pardon, ça m’a échappé. Je tenais simplement à vous dire que s’il vous plaît de jouer le rôle d’éteignoir, je ne vous tiendrai pas la  bougie.

La Baronne
Je vous salue, monsieur.

Marchavant
Madame…

La Baronne, à part, sortant à gauche
Idolâtre !

Marchavant, à part, sortant au fond à droite
Fanatique !

Alice, lui criant de la porte
On le brûlera ! on le brûlera  !

Lamblin, à Alice
Ne l’excitez donc pas… Je cours après lui… Il me vient une idée qui peut tout arranger. (Sortant.) M. Marchavant ! M. Marchavant ! (Il  disparaît.)

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Frisette d’Eugène Labiche
Labiche par Nadar (entre 1854-1870). Source : BnF/ Gallica

Frisette d’Eugène Labiche

Frisette d’Eugène Labiche et Auguste Lefranc

Vaudeville en un acte, représenté pour la première fois à Paris sur le Théâtre du Palais-Royal le 28 avril 1846.
Distribution : 2 hommes, 2 femmes
Texte à télécharger gratuitement sur Libre Théâtre
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L’argument

Pour faire fonctionner sa petite entreprise,  Mme Ménachet, ingénieuse  logeuse, a trouvé moyen de louer la même chambre à deux personnes qui ne se connaissent pas :  Frisette est ouvrière en dentelles et travaille la journée alors que Gaudrion est boulanger et travaille la nuit… Tout fonctionne pour le mieux, jusqu’au jour où l’un et l’autre se retrouvent face à face découvrant ainsi la supercherie… Ils ont été victimes tous les deux d’aventures amoureuses qui se sont mal terminées et ne sont pas prêts à faire confiance à une personne de l’autre sexe.

Un extrait

Madame Ménachet, seule, s’occupant.
A-t-on jamais vu! prétendre que M. Ménachet… Allons donc!… c’te petite-là, avec sa rage de calomnier l’humanité, elle vous rendrait misantrophe ! Ah! maintenant qu’elle est partie, cachons vite ses effets… car l’autre ne peut tarder à venir… C’est drôle, tout de même… deux locataires pour une seule chambre… c’est la faute des circonstances… (En scène). Il y a trois jours, Mlle Frisette, une ancienne connaissance à moi, vient à ma loge : « Avez-vous quelque chose à louer ?

Toujours ! » que je lui réponds… je n’avais rien, mais faut jamais renvoyer la pratique… Alors, je me dis : « Si je la mettais au n° 7 ?… il est occupé par un garçon boulanger qui est à son travail toute la nuit et n’habite que le jour… Elle, elle est occupée toute la journée et n’habite que la nuit… ça pourra s’arranger, en attendant que le n° 10 soye vacant…» Et, en effet, ça s’arrange à merveille!… (Elle retourne à son travail.) Seulement, faut que j’engage Gaudrion, le boulanger, à ne pas fumer tant que ça… Voyons, ne nous embrouillons pas!… nous disons : le tablier, les bonnets, dans ce cabinet… (Elle indique le cabinet de gauche.), celui de mam’zelle Frisette… de l’autre côté (Elle indique le cabinet de droite.), celui de Gaudrion. (Elle met le tablier et les bonnets dans le cabinet de gauche, sans sortir de scène.) Là!… (Elle ferme la porte et met la clef sous un vase placé sur la cheminée de gauche.) Grâce à ce petit déménagement quotidien, aucun d’eux ne se doute… Dieu !… seraient-ils furieux s’ils savaient… ils jetteraient des cris de feu !… Ah çà ! refaisons le lit, et n’oublions pas de changer le traversin de côté… Gaudrion veut avoir la tête par là… et Mlle Frisette par ici… S’ils étaient mariés, ça serait gênant tout de même!

(Elle fait le lit.)

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La Dame aux jambes d’azur d’Eugène Labiche

La Dame aux jambes d’azur d’Eugène Labiche

Pochade en un acte d’Eugène Labiche et Marc-Michel, représentée pour la première fois sur le Théâtre du Palais-Royal le 11 avril 1857.
Distribution : 6 hommes, 2 femmes
Texte intégral de la pièce à télécharger gratuitement sur Libre Théâtre
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L’argument

Ouverture musicale, lever de rideau sur la scène du Théâtre du Palais-Royal et… l’annonce que, faute de préparation, la première de La Dame aux jambes d’azur est remplacée par une répétition publique ! L’auteur, le comédien Arnal, est alors confronté à un invraisemblable enchaînement d’imprévus : le souffleur est remplacé au pied levé par un machiniste analphabète, l’interprète de la princesse mange une saucisse et achève son tricot, son confrère Ravel commente et critique sa pièce, le doge de Venise cherche un appartement dans tout Paris… Une critique du monde du théâtre

Un extrait

Arnal, au public.
Messieurs… au moment de lever le rideau… on vient de s’apercevoir que la pièce intitulée La Dame aux jambes d’azur n’était pas complètement mûre… il nous sera impossible de la présenter ce soir au public… nous allons passer une partie de la nuit à la répéter, afin de pouvoir vous l’offrir demain sans faute… (Il fait plusieurs saluts, puis revient vers le public.) Ah! j’oubliais de vous dire que l’auteur est extrêmement contrarié de cette… conjoncture !… c’est son premier pas sur la scène… comme poète… car vous avez déjà daigné l’encourager comme acteur… c’est un de nos camarades… un homme d’ordre !… beau cavalier… plein de zèle, de conscience, d’amour pour son art, enfin, c’est… c’est moi! (Minaudant.) Oui, messieurs… oui, messieurs… à force de jouer les œuvres de MM. tels et tels… œuvres qu’il ne m’appartient pas de qualifier, mais qui sont souvent d’une platitude !… je me suis dit : Pourquoi n’en ferais-je pas autant ?… Alors, je taillai ma plume, j’étudiai le cœur humain, et en moins de douze jours, j’écrivis mon œuvre… La Dame aux jambes d’azur… cent quarante-neuf pages… sans ratures… rien que ça !… Je m’empressai de présenter l’ouvrage au directeur… il mit cinq ans à le lire… et au bout de ce lustre, il me fit cette réponse évasive : « Mon ami, c’est une ordure !… » J’ose croire qu’il était dans l’erreur… et j’en appelle au public… qui viendra demain, car ce soir, nous allons faire ce qu’on appelle une bonne répétition… Nous n’osons pas vous prier d’y assister… cependant, nous serons très reconnaissants aux personnes qui voudront bien rester… Mais je dois vous prévenir que c’est une simple répétition, et que tout signe d’improbation est formellement interdit… mais on peut applaudir… L’auteur espère, messieurs, que vous en trouverez fréquemment l’occasion… On va commencer… (Saluant.) Mesdames… Messieurs… (Il se retire, le rideau tombe.)

Pour en savoir plus

Dossier de presse de la mise en scène de Jean-Pierre Vincent en 2015 à la Comédie-Française, sur le site de la Comédie-Française

Extrait de La Dame aux jambes d’azur et les comédiens à la Comédie-Française Par Agathe Sanjuan, conservatrice-archiviste de la Comédie-Française

La création
« La Dame aux jambes d’azur, créée le 11 avril 1857 au Théâtre du Palais-Royal, fut donnée au cours d’une représentation au bénéfice de Mademoiselle Lucile Durand, artiste de ce théâtre. Le programme était composé de Avez-vous besoin d’argent, parodie en un acte de Sibaudin et Bourdois, suivie de Monsieur et Madame Rigolo, pièce en un acte de Najac et S. Mangeant, puis de L’Affaire de la rue de Lourcine de Labiche, Monnier et Martin, créée le 26 mars précédent, et enfin de La Dame aux jambes d’azur, pochade en un acte de Labiche et Marc-Michel. Le public semble avoir goûté ce programme de circonstance visant à lever des fonds pour la comédienne en retraite, puisque au-delà de cette représentation exceptionnelle, il est interprété sans interruption jusqu’à la fin du mois.

La pochade brossant un portrait peu reluisant du milieu théâtral, de connivence avec le public, et sur fond de parodie du drame romantique, donne lieu à la publication de la brochure du texte assortie d’une illustration qui paraît chez Michel Lévy frères en 1857 (dans la collection du Théâtre contemporain illustré), mais elle ne fait pas partie des cinquante-sept pièces choisies par Labiche pour figurer dans son Théâtre complet publié de son vivant en 1878-1879. La pièce est écrite pour la troupe du Palais-Royal, que Labiche connaît très bien pour y avoir monté avec succès la majorité de ses pièces. Arnal, le lamentable auteur de La Dame, jouait le rentier Lenglumé dans L’Affaire de la rue de Lourcine. Ravel a pour sa part créé Fadinard du Chapeau de paille d’Italie et Grassot est un des acteurs historiques de Labiche : il a fait ses débuts en 1838 dans Monsieur de Coyllin, ou l’Homme infiniment poli et il est le protagoniste d’Une tragédie chez M. Grassot, jouée en 1848, autre illustration parodique d’un monde théâtral en prise avec le système des privilèges. Parmi les personnages, « l’un déclamait Iphigénie en Aulide, l’autre le Récit de Théramène, un troisième Oreste, etc. Après un assaut de calembours et de coq-à-l’âne, survenait de la part du Théâtre-Français, qui du genre ennuyeux a le monopole de la gloire, la défense d’empiéter sur son privilège ». Dans La Dame aux jambes d’azur, Labiche se moque ouvertement de la double fantaisie d’Arnal : se piquer d’écrire et vouloir se retirer en Suisse (dernière scène), facétie dont le public semble complice à en croire la chronique cocasse du Journal amusant (25 avril 1857) : « C’est le dernier rôle qu’Arnal créera de la saison ; il nous quitte à la fin du mois. Il retourne en Suisse, malgré le grand succès que lui doit l’Affaire de la rue de Lourcine. On a essayé de le retenir, on n’a pas réussi. Arnal ne peut pas rester, il a sa maison de campagne helvétique à faire agrandir, et à partir du mois de juin, on ne trouve plus un seul maçon en Suisse. À cette époque de l’année, tous les maçons, menuisiers, charpentiers, changent d’état : ils se mettent au service des touristes en qualité de guides. Arnal a donc mille raisons excellentes pour ne pas attendre que la saison soit trop avancée. » Mais la même chronique insiste surtout sur l’audace de la scène de Mme Chatchignard qui apparaît au balcon, ce qui vaut à Labiche quelques démêlés avec la censure, conservatrice, et qui n’admet pas que l’on veuille faire participer le public à la représentation théâtrale. »

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La Femme qui perd ses jarretières d’Eugène Labiche
Eugène Labiche par Marcellin Desboutin. Source : RMN

La Femme qui perd ses jarretières d’Eugène Labiche

La Femme qui perd ses jarretières d’Eugène Labiche

Comédie en un acte d’Eugène Labiche et Marc-Michel, représentée pour la première fois  à Paris sur le Théâtre du Palais-Royal le 8 février 1851.
Distribution : 2 hommes, 1 femme
Texte intégral de la pièce à télécharger gratuitement sur Libre Théâtre
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L’argument

Laverdure est un ancien domestique devenu rentier grâce au testament de son ancien maître. Il vient d’engager Gaspard,  qui arrive tout droit son Morvan natal. Laverdure veut le « styler » et se consacrer à Fidéline, chemisière de son état, dont il est tombé éperdument amoureux…

Un extrait

LaverdureIl est en habit de livrée, une brosse au pied et un balai à la main.

Quelqu’un qui me verrait ainsi, en habit de livrée, en train de frotter… dirait bien certainement : Voilà un domestique qui fait l’appartement de son maître… Eh bien! cette dame se tromperait… Cet appartement est le mien, ce mobilier est à moi, ce balai est ma propriété… Je ne suis pas domestique… je n’ai pas de maître… Je vis de mes rentes! J’ai servi dix ans… pas comme militaire… comme valet de chambre… un Anglais puissamment riche, mais qui avait des maux d’estomac ! (Montrant le portrait.) Le voilà, mon bienfaiteur ! les médecins de son pays lui conseillèrent de boire du rhum… il en but… Touché par la compassion, je lui proposai la racine de guimauve… il me répondit : Taisez-toi, vô!… C’était son mot… et il continua à boire du rhum. Alors, au bout de six mois, le pauvre cher homme…. (S’attendrissant.) il avait pensé à faire un testament par lequel il me laissait mille livres sterling de revenu… Vingt-cinq mille livres de rentes… à moi !… Je n’ai pas été ingrat!… généreux ami!… je lui ai fait faire un beau cadre !—Soixante francs!… et je 1’époussette religieusement soir et matin… (Il époussette le portrait, puis redescend.) Mais épousseter un bienfaiteur encadré, ce n’est pas une occupation! … quand j’ai ciré mes bottes et fait mon ménage, quand je quitte mon habit de livrée où je suis si à l’aise, pour endosser mon habit de monsieur, de rentier qui me gêne aux entournures… je ne sais plus que faire… je suis désœuvré… je m’ennuie!… Ne pouvant plus être domestique… j’ai songé à en prendre un… qu’on doit m’expédier au premier jour… j’ai demandé la plus grosse bête du Morvan… mon pays, qui en fournit beaucoup… je m’amuserai à le styler… et quand je l’aurai bien dressé… je le flanquerai à la porte… pour prendre une autre grosse bête… et ainsi de suite… si toutefois, l’amour m’en laisse les loisirs… car (je palpite à cette seule idée!...) je suis sur la limite d’une aventure… O Fidéline!… elle est chemisière!… Profession pudique et morale!… C’était lundi dernier, passage Choiseul… j’y flânais… en rentier… Tout à coup, deux yeux noirs m’arrêtent net devant un magasin… j’entre témérairement. — Que demande Monsieur ? — Des jarretières, dis-je à tout hasard. — Comment les voulez-vous ? — Comme les vôtres ! Ce madrigal la fit sourire…— elle m’avoua qu’elle était orpheline… et je lui commandai, incontinent, douze douzaines de paires de chemises… moyen adroit de l’attirer dans mon antre!… Elle devait venir me prendre mesure hier. Je m’étais nanti d’un bonnet coquet dont je comptais lui faire hommage ! Mais personne ! — Fidéline est à Avallon, pour affaire… elle revient aujourd’hui… Si, à midi, elle ne paraît pas… ma malle est faite; je ne peux pas vivre sans chemises, crac! je vais me faire prendre mesure à Avallon!… avec mon bonnet… coquet! (On entend un bruit au-dehors.) Ah! mon Dieu!… — Quelqu’un qui dégringole !… si c’était elle !… l’escalier est ciré de ce matin!… Vite, un flacon!… des sels !

(Il prend un flacon sur la cheminée et court pour sortir. La porte s’entrouvre, la tête de Gaspard paraît.)

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L’Amour de l’art d’Eugène Labiche
Labiche par Nadar (entre 1854-1870). Source : BnF/ Gallica

L’Amour de l’art d’Eugène Labiche

L’Amour de l’art d’Eugène Labiche

Comédie en un acte d’Eugène Labiche, publiée en 1877 aux éditions Paul Ollendorff, pas de date, ni de lieu concernant le premier montage.
Distribution : 1 homme, 2 femmes
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L’argument

Antoine, le nouveau domestique de la Comtesse est bien savant… La Comtesse est intriguée: elle redoute qu’il soit un voleur, un amoureux éperdu… mais c’est en réalité un artiste à la recherche du modèle de Judith

Un extrait

Antoine, seul, le bâton à frotter à la main.

Frotter! frotter! mais sapristi! ce n’est pas mon état… je suis artiste, je suis peintre. (Se présentant.) Eusèbe Boucaruc… lauréat du collège Stanislas… premier prix d’histoire et de chronologie… On ne me colle pas sur les dates! Comme peintre, je suis connu… je ne vends pas encore… mais je suis connu… de tous mes amis. L’année dernière j’ai exposé au Salon… des invalides une Hérodiade, une tête de saint Jean sur un plat… elle a beaucoup plu… Cette année, j’ai entrepris une grande toile… un sujet historique… qui n’a pas été traité depuis longtemps… — Judith et Holopherne!… J’ai choisi le moment où Judith tient à la main la tête d’Holopherne… c’est un pendant à ma tête de saint Jean… Moi, je suis pour les morceaux détachés… Le difficile était de me procurer une Judith… où rencontrer cette tête inspirée, ce profil biblique, cette énergie dans la grâce et dans la pudeur ?… J’ai vainement parcouru tous les bals publics… rien !… rien !… des cocottes ! J’allais renoncer à mon œuvre… lorsqu’il y a trois jours, chez Bourbonneux, un pâtissier, je me trouve en face d’une apparition… qui mangeait un petit pâté chaud, aux crevettes. Ciel! m’écriai-je… tout bas, c’est elle! mon idéal! ma Judith! Je la suis, j’apprends qu’elle est veuve, comtesse et qu’elle cherche un valet de chambre. Crac! une inspiration me tombe dans le cerveau… J’achète son certificat à un nommé Antoine Petit-Gras… un vilain nom!… j’endosse une livrée, je me présente comme domestique et l’on m’arrête, et depuis hier je fends du bois, et maintenant je me dispose à frotter… Oh! l’amour de l’art! Mais je la vois, je l’étudie, je me la mets dans l’œil. (Tirant un album de sa poche.) J’ai déjà commencé une petite ébauche… quand elle me tourne le dos, je la croque… ce n’est même pas très commode pour saisir la ressemblance… La comtesse a un défaut, elle est trop gracieuse, elle sourit toujours, c’est une affabilité perpétuelle… Moi, ça ne me va pas… que diable! Quand Judith a procédé à son opération, elle a dû avoir un petit mouvement de sévérité! Ce n’est rien, ce que je demande… c’est un pli, un froncement de sourcil, un trait!… mais il me le faut!… Oh! je l’aurai! Je ferai mettre la comtesse en colère… elle a un perroquet… Si je lui apprenais des inconvenances?

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Le Cachemire X. B. T. d’Eugène Labiche
Labiche par Nadar (entre 1854-1870). Source : BnF/ Gallica

Le Cachemire X. B. T. d’Eugène Labiche

Le Cachemire X. B. T. d’Eugène Labiche et Eugène Nus

Comédie en un acte, représentée pour la première fois à Paris sur le Théâtre du Vaudeville le 24 février 1870.
Distribution : 4 hommes, 2 femmes
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L’argument

Lobligeois et Rotanger ont une belle boutique et une bonne enseigne : « Au Castor Laborieux ». Mais ils ne cessent de se disputer depuis qu’ils se sont mariés et les épouses mettent de l’huile sur le feu… la dispute se concentre sur le cachemire X.B.T. dont personne ne veut  : c’est  un joli châle pour l’un, une horreur pour l’autre…

Un extrait

Lobligeois
En vérité, M. Rotanger, je ne vous comprends pas…
Rotanger
Qu’est-ce que j’ai fait?
Lobligeois
Vous vous signalez devant nos employés par des opinions d’une violence… Vous attaquez sans cesse le pouvoir.
Rotanger
Je dis qu’on ne prend plus de barbillons… ce n’est pas attaquer le pouvoir…
Lobligeois
Enfin, vous blâmez ostensiblement le grand égout collecteur…
Rotanger
Au point de vue de la pêche… autrement, je m’en fiche pas mal ! (À part.)
Saperlotte ! j’ai des souliers neufs qui me gênent.
Lobligeois
Je comprends qu’on soit indépendant… je le suis moi-même, le soir… quand le magasin est fermé. (Rotanger piétine avec impatience pour faire ses souliers.) Vous avez beau piétiner, monsieur…
Rotanger
Mais je piétine parce que mes souliers me blessent ! Je ne peux pas piétiner, maintenant ! Vraiment vous devenez d’un caractère…
Lobligeois
Achevez, monsieur…
Rotanger
Nerveux, hargneux, impossible ! Ça ne peut pas durer comme ça !
Lobligeois
Nous avons chacun notre bureau… un travail parfaitement distinct… et, en nous tenant chacun dans nos limites, il n’y a pas de conflit possible… (S’installant au bureau de gauche.) Travaillons.
Rotangers’installant au bureau de droite
Soit!… (Il prend une plume et compte tout haut.) Trois fois neuf, vingt-sept…
Lobligeois
Mais ce n’est pas mon fauteuil, ça… Vous avez pris mon fauteuil?
Rotanger
Isidore se sera trompé…
Lobligeois
Pardon, monsieur, je suis habitué au mien…
(Ils se rapportent réciproquement leur fauteuil.)
Rotanger
Oh ! je n’y tiens pas, à votre fauteuil… (Ils font l’échange. À part.) Ils sont pareils… le plaisir de taquiner. (Il reprend son compte pendant que Lobligeois décachette le journal et lit.) Trois fois neuf, vingt-sept… (Parlé.) Tiens, il lit le journal… Ah! c’est comme ça qu’il travaille… (Comptant.) Quatre fois huit, trente-deux… sept fois cinq… (S’arrêtant.) Je suis bien bon de m’éreinter… (À Lobligeois.) Monsieur, je n’ai pas l’intention de vous être désagréable… mais je vous ferai remarquer que c’est vous qui lisez toujours le journal le premier.
Lobligeois
Eh bien ?
Rotanger
Il y aurait peut-être quelque convenance à alterner.
Lobligeois,  piqué et appelant
Isidore ! Isidore !
Isidore, entrant
Monsieur ?…
Lobligeois
Veuillez remettre ce journal à M. Rotanger.
Isidore, portant le journal à Rotanger
Voilà, monsieur.
Rotanger
Oh ! c’est inutile… il ne représente pas mes opinions.
Lobligeois
Vos opinions ! encore ! (À Isidore.) Laissez-nous ! (Isidore sort.) Je vous en supplie, modérez-vous devant nos employés.
Rotanger
Qu’est-ce que j’ai encore fait?
Lobligeois
Vous parlez sans cesse de vos opinions ! Certes, je respecte toutes les opinions… et, au besoin, je les partage…
Rotanger
Vous ne respectez pas la mienne, toujours !
Lobligeois
Comment?
Rotanger, montrant le journal
Votre nuance a seule le privilège de pénétrer ici !… cependant ce journal, j’en paye la moitié.
Lobligeois
Il suffit, monsieur ; à partir d’aujourd’hui, je prends l’abonnement à mon compte !
Rotanger
Très bien ! j’en choisirai un pour moi tout seul. (À part.) Je ne sais pas lequel, par exemple. (Se remettant à son bureau et comptant.) Trois fois neuf, vingt-sept.
Lobligeois
On gèle ici…
(Il fourre plusieurs bûches dans la cheminée.)
Rotanger
Vous mettez du bois ?… On étouffe…
Lobligeois
Je ne trouve pas…
Rotanger
Vous savez que la chaleur m’incommode… et vous bourrez la cheminée…
Lobligeois, regardant le thermomètre
Il n’y a que vingt et un degrés.
Rotanger, se levant avec colère
Mais, sacrebleu !… il n’est pas écrit dans notre acte de société qu’on me fera cuire à une température de vingt et un degrés… Vous trouverez bon que j’ouvre la fenêtre…
(Il l’ouvre.)
Lobligeois
Soit ! mais vous trouverez bon que je remette du bois.
(Il en remet.)

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