Torquemada de Victor Hugo

Torquemada de Victor Hugo

26 septembre 2016
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Torquemada de Victor Hugo

Drame en cinq actes et en vers, écrit en 1869, publié en 1882. Jamais représenté du vivant de l’auteur.
Retraitement par Libre Théâtre à partir de l’édition des œuvres complètes, édition Hetzel, tome V, disponible sur Gallica http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k37464m.
Distribution : 12 hommes, 2 femmes
Texte intégral de la pièce à télécharger gratuitement sur Libre Théâtre
Lien vers la notice sur data.libretheatre.fr

L’argument

En Espagne, au XVe siècle, sous le règne de Ferdinand d’Aragon. Torquemada, un moine qui croit avoir trouvé le moyen de sauver l’humanité pécheresse par le feu, est condamné par le roi, pour son hérésie, à être enterré vivant. Il est sauvé par doña Rose et don Sanche, qui ouvre sa tombe grâce à une croix dont il se sert comme d’un levier. Soutenu ensuite par le pape Alexandre Borgia, Torquemada devient grand inquisiteur et met l’Espagne à feu et à sang. Il conduit le roi à organiser de grands bûchers pour brûler les hérétiques  et à expulser les Juifs d’Espagne.

Désireux de rendre leur bienfait à ses anciens sauveurs, Torquemada délivre Don Sanche et doña Rose, que le roi, pour empêcher leur mariage, avait condamnés au couvent. Mais apprenant par hasard le péché qu’ils ont commis en le délivrant – la croix arrachée – il décide de sauver leur âme… en les brûlant.

Une pièce sur le fanatisme religieux.

Extraits

Première partie. Acte II, Scène 2 : rencontre entre Torquemada et François de Paule

François de Paulese levant, et posant un doigt sur la tête de mort.
Voici ma sphère à moi..
Ce reste du destin qui naufrage et qui sombre,
La méditation de cette énigme, l’ombre
Que fait l’éternité sur ce néant pensif,
Ce crâne hors du gouffre humain, comme un récif,
Ces dents qui gardent, comme en leur aube première,
Le rire, après que l’œil a perdu la lumière,
Ce masque affreux que tous nous avons sous nos fronts,
Cette larve qui sait ce que nous ignorons,
Ce débris renseigné sur la fin inconnue,
Oui, sous ce froid regard sentir mon âme nue,
Penser, songer, vieillir, vivre de moins en moins,
Avec ces deux trous noirs et fixes pour témoins,
Prier, et contempler ce rien, cette poussière,
Ce silence, attentifs dans l’ombre à ma prière,
Voilà tout ce que j’ai ; c’est assez.

(…)                L’homme est sur terre
Pour tout aimer. Il est le frère, il est l’ami.
Il doit savoir pourquoi, s’il tue une fourmi.
Dieu de l’esprit humain a fait une aile ouverte
Sur la création, et, sous la branche verte,
Dans l’herbe, dans la mer, dans l’onde et dans le vent,
L’homme ne doit proscrire aucun être vivant.
Au peuple un travail libre, à l’oiseau le bocage,
À tous la paix. Jamais de chaîne. Point de cage.
Si l’homme est un bourreau, Dieu n’est plus qu’un tyran.
L’évangile a la croix, le glaive est au koran.
Résolvons tout le mal, tout le deuil, toute l’ombre,
En bénédiction sur cette terre sombre.
Qui frappe peut errer. Ne frappons jamais. Fils,
Hélas, les échafauds sont d’effrayants défis.
Laissons la mort à Dieu. Se servir de la tombe!
Quelle audace! L’enfant, la femme, la colombe,
La fleur, le fruit, tout est sacré, tout est béni,
Et je sens remuer en moi cet infini
Quand, jour et nuit, rêveur, du haut de cette cime,
Je répands la prière immense dans l’abîme.
Quant au pape, il est pape, il faut le vénérer.
Fils, toujours pardonner et toujours espérer,
Ne rien frapper, ne point prononcer de sentence,
Si l’on voit une faute en faire pénitence,
Prier, croire, adorer — c’est la loi. C’est ma loi.
Qui l’observe est sauvé.

Dans la scène suivante, un chasseur se mêle à la conversation.

Le Chasseur
Par ma foi, tous mes joueurs de luth
Ne m’amuseraient pas, fils, plus que vous ne faites.
Je viens de vous entendre avec plaisir. Vous êtes
Deux idiots. J’étais en bas, et je chassais.
J’ai planté là les chiens, les pièges, les lacets,
Et j’ai dit : Allons donc là-haut voir ce bonhomme.
J’arrive. Ah ! vous m’avez diverti ! Mais, en somme,
Vivre, ce serait fort ennuyeux, si c’était
Ce que vous dites.
Il avance, croise les bras, et les regarde en face.
Dieu — s’il existe, il se tait,—
Certes, en faisant l’homme, a fait un sot chef-d’œuvre.
Mais la progression du ver à la couleuvre,
Du serpent au dragon, du dragon à Satan,
C’est beau.
Il fait un pas vers Torquemada.
Torquemada, je te connais. Va-t’en.
Retourne en ton pays. J’ai reçu ta demande.
Je te l’accorde. Va, fils. Ton idée est grande.
J’en ris. Rentre en Espagne et fais ce que tu veux.
Je donne tous les biens des juifs à mes neveux.
Fils, vous vous demandiez pourquoi l’homme est sur terre.
Moi, je vais en deux mots le dire. À quoi bon taire
La vérité ? Jouir, c’est vivre. Amis, je vois
Hors de ce monde rien, et dans ce monde moi.
Chacun voit un mot luire à travers tous les prismes.
À François de Paule.
Toi, c’est prier; moi, c’est jouir.
Torquemada, regardant alternativement François de Paule et le chasseur.
Deux égoïsmes.
Le Chasseur
Le hasard a pétri la cendre avec l’instant;
Cet amalgame est l’homme. Or, moi-même n’étant
Comme vous que matière, ah ! je serais stupide
D’être hésitant et lourd quand la joie est rapide,
De ne point mordre en hâte au plaisir dans la nuit,
Et de ne pas goûter de tout, puisque tout fuit !
Avant tout, être heureux. Je prends à mon service
Ce qu’on appelle crime et ce qu’on nomme vice.
L’inceste, préjugé. Le meurtre, expédient.
J’honore le scrupule en le congédiant.
Est-ce que vous croyez que, si ma fille est belle,
Je me gênerai, moi, pour être amoureux d’elle ?
Ah çà ! mais je serais un imbécile. Il faut
Que j’existe. Allez donc demander au gerfaut,
À l’aigle, à l’épervier, si cette chair qu’il broie
Est permise, et s’il sait de quel nid sort sa proie.
Parce que vous portez un habit noir ou blanc,
Vous vous croyez forcé d’être inepte et tremblant,
Et vous baissez les yeux devant cette offre immense
Du bonheur, que vous fait l’univers en démence.
Ayons donc de l’esprit. Profitons du temps. Rien
Étant le résultat de la mort, vivons bien !
La salle de bal croule et devient catacombe.
L’âme du sage arrive en dansant dans la tombe.
Servez-moi mon festin. S’il exige aujourd’hui
Un assaisonnement de poison pour autrui,
Soit. Qu’importe la mort des autres ! J’ai la vie.
Je suis une faim, vaste, ardente, inassouvie,
Et le monde est pour moi le fruit à dévorer.
Mort, je veux t’oublier. Dieu, je veux t’ignorer.
Vivant, je suis en hâte heureux; mort, je m’échappe!
François de Paule, à Torquemada.
Qu’est-ce que ce bandit ?
Torquemada
Mon père, c’est le pape.

Dans la deuxième partie, acte II, scène 3, le grand rabbin Moïse Ben-Habib vient plaider la cause des Juifs.

Moïse Ben-Habib, grand rabbin, à genoux.
Altesse de Castille, altesse d’Aragon,
Roi, reine ! ô notre maître, et vous, notre maîtresse,
Nous, vos tremblants sujets, nous sommes en détresse,
Et, pieds nus, corde au cou, nous prions Dieu d’abord,
Et vous ensuite, étant dans l’ombre de la mort,
Ayant plusieurs de nous qu’on va livrer aux flammes,
Et tout le reste étant chassé, vieillards et femmes,
Et, sous l’œil qui voit tout du fond du firmament,
Rois, nous vous apportons notre gémissement.
Altesses, vos décrets sur nous se précipitent,
Nous pleurons, et les os de nos pères palpitent ;
Le sépulcre pensif tremble à cause de vous.
Ayez pitié. Nos cœurs sont fidèles et doux ;
Nous vivons enfermés dans nos maisons étroites,
Humbles, seuls; nos lois sont très simples et très droites,
Tellement qu’un enfant les mettrait en écrit.
Jamais le juif ne chante et jamais il ne rit.
Nous payons le tribut, n’importe quelles sommes.
On nous remue à terre avec le pied ; nous sommes
Comme le vêtement d’un homme assassiné.
Gloire à Dieu ! Mais faut-il qu’avec le nouveau-né,
Avec l’enfant qui tète, avec l’enfant qu’on sèvre,
Nu, poussant devant lui son chien, son bœuf, sa chèvre,
Israël fuie et coure épars dans tous les sens !
Qu’on ne soit plus un peuple et qu’on soit des passants !
Rois, ne nous faites pas chasser à coups de piques,
Et Dieu vous ouvrira des portes magnifiques.
Ayez pitié de nous. Nous sommes accablés.
Nous ne verrons donc plus nos arbres et nos blés !
Les mères n’auront plus de lait dans leurs mamelles !
Les bêtes dans les bois sont avec leurs femelles,
Les nids dorment heureux sous les branches blottis,
On laisse en paix la biche allaiter ses petits,
Permettez-nous de vivre aussi, nous, dans nos caves,
Sous nos pauvres toits, presque au bagne et presque esclaves,
Mais auprès des cercueils de nos pères ; daignez
Nous souffrir sous vos pieds de nos larmes baignés!
Oh ! la dispersion sur les routes lointaines,
Quel deuil ! Permettez-nous de boire à nos fontaines
Et de vivre en nos champs, et vous prospérerez.
Hélas ! nous nous tordons les bras, désespérés !
Épargnez-nous l’exil, ô rois, et l’agonie
De la solitude âpre, éternelle, infinie !
Laissez-nous la patrie et laissez-nous le ciel !
Le pain sur qui l’on pleure en mangeant est du fiel.
Ne soyez pas le vent si nous sommes la cendre.
Montrant l’or sur la table.
Voici notre rançon. Hélas ! daignez la prendre.
Ô roi, protégez-nous. Voyez nos désespoirs.
Soyez sur nous, mais non comme des anges noirs ;
Soyez des anges bons et doux, car l’aile sombre
Et l’aile blanche, ô rois, ne font pas la même ombre.
Révoquez votre arrêt. Rois, nous vous supplions
Par vos aïeux sacrés, grands comme les lions,
Par les tombeaux des rois, par les tombeaux des reines,
Profonds et pénétrés de lumières sereines,
Et nous mettons nos coeurs, ô maîtres des humains,
Nos prières, nos deuils dans les petites mains
De votre infante Jeanne , innocente et pareille
À la fraise des bois où se pose l’abeille.
Roi, reine, ayez pitié!

 

Torquemada sur le site de l’INA

Adaptation du drame romantique Torquemada de Victor Hugo par Jean Kerchbron diffusée le 2 septembre 1976. Le dénouement. Lien sur le site de l’INA 

 

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