L’humour dans le théâtre de Victor Hugo

L’humour dans le théâtre de Victor Hugo

18 octobre 2016
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L’humour dans le théâtre de Victor Hugo

L’humour, comme la poésie, est indissociable de l’œuvre théâtrale de Victor Hugo. Petite exploration rapide et subjective…

 

La théorie (et la pratique) dans Cromwell

Dans la célèbre préface de Cromwell, Victor Hugo développe les caractéristiques du drame romantique, qui mêle le grotesque au sublime pour peindre le réel.

« le caractère du drame est le réel ; le réel résulte de la combinaison toute naturelle de deux types, le sublime et le grotesque, qui se croisent dans le drame, comme ils se croisent dans la vie et dans la création. Car la poésie vraie, la poésie complète, est dans l’harmonie des contraires. »

Hugo n’hésite pas dans une scène tragique à multiplier les procédés comiques (trivialités, allitérations, énumérations…) provoquant un effet de dérision, un rire ému et empathique. Le grotesque mine le sublime de l’intérieur pour lui donner plus de résonance. Le rire pour Hugo a une visée éthique mais aussi politique et démocratique.

http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b84061327/f1.item

Manuscrit. Commencé le 3 juin 1832, fini le 23 juin 1832 ; Dessin à la plume : Le dernier bouffon songeant au dernier roi. Source : BnF/Gallica

Au-delà des effets et des situations, le comique dans le drame hugolien est aussi porté par certains personnages : Rochester, le conjuré amoureux qui doit se déguiser en prêtre dans Cromwell, le roi Don Carlos dans Hernani qui se cache dans une armoire, le risible mais terrible roi François Ier dans le Roi s’amuse, le séducteur César/Zafari dans Ruy Blas, le comédien Flibbertigibbet dans Amy Robsart, le marquis de Saverny dans Marion de Lorme, encore un Roi dans Mangeront-ils

L’humanité des personnages passe souvent par leur sens de l’humour, la plus belle figure étant le voleur Glapieu qui incarne la justice dans Mille francs de récompense.

Dans le Théâtre en Liberté, deux courtes pièces humoristiques sur le thème de l’amour sont aussi à découvrir :

Dans la Forêt mouillée, Dénarius, désespéré par les femmes, se réfugie dans un bois juste après la pluie. Tous les habitants de la forêt (la branche d’arbre, la rose, le moineau, le ruisseau, le caillou…) s’amusent et tournent en dérision les résolutions du jeune homme.

Léo et Léa conversent amoureusement sur la lisière d’un bois . Léo exprime son amour avec une verve poétique débridée, insistant sur l’aspect platonique de leur relation. Léa répond laconiquement « Je t’aime ». Un satyre ponctue d’apartés cyniques leur discours amoureux. Lorsque Léo entraîne Léa dans le bois, le satyre conclut :  « Fin de l’idylle : un mioche. »

 

Antoine Vitez : « c’est cette intention de faire rire qui est perpétuellement à réhabiliter lorsqu’on travaille sur l’œuvre de Victor Hugo »

http://fresques.ina.fr/en-scenes/fiche-media/Scenes00334/hernani-de-victor-hugo.html

Mise en scène d’Hernani par Antoine Vitez en 1985. Interview de Vitez. Source : INA

« C’est un rire qui est machiné par lui perpétuellement, et c’est lui qui cherche en effet à nous faire rire, et à nous faire rire précisément dans les moments les moins risibles qui soient, c’est sa perversité à lui, c’est son génie, c’est tout simplement ce qu’il dit dans la préface de Cromwell. Il nous fait rire du grand rire métaphysique de la clownerie, sur la condition humaine elle-même, sur la mort, sur la souffrance ; donc il y a une intention de faire rire, et c’est cette intention de faire rire qui est perpétuellement à réhabiliter lorsqu’on travaille sur l’œuvre de Victor Hugo ; je parle pour le théâtre spécialement, parce qu’il me semble que le mode d’absorption de la littérature n’est pas le même ; le théâtre étant de consommation immédiate, sans retour, le rire explose, éclate, et cette question du rire à mon avis, c’est une question centrale pour ce qui est de l’œuvre de Victor Hugo représentée au théâtre. » Vitez Antoine. Victor Hugo et son théâtre, Antoine Vitez à la Sorbonne. In: Romantisme, 1990, n°69. Procès d’écritures Hugo-Vitez. pp. 116-122. (en ligne sur le site Persée)

« Il opère aussi le mélange détonant du lyrisme et du mauvais goût, ou, comme il dit, du sublime et du grotesque. Les moments déchirants de tendresse sont traversés par des jeux de mots, des contrepèteries, des platitudes écrasantes. Ce n’est pas du ridicule : du risible, oui, parce que Hugo écrit aussi pour nous faire rire. Des collages de réalité surviennent dans l’invraisemblable, la quotidienneté est introduite dans la fable mythologique. Tout cela est d’une modernité bouleversante, d’une grande intelligence surtout. » Antoine Vitez, « Hernani au Théâtre National de Chaillot », propos recueillis par Raymonde Temkine, Acteurs, no 24, 1985, p. 24.

 

Illustration du rire dans le théâtre d’Hugo : une scène d’Hernani

http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b53049862z/

Charles le Bargy dans « Hernani » dessin de Yves Marevéry. 1906. Source : BnF/Gallica

Le Roi Don Carlos s’introduit de nuit chez doña Sol (Acte I, scène 1) : jeux de mots et comique de situation….

Don Carlos.
Suis-je chez doña Sol ? fiancée au vieux duc
De Pastraña, son oncle, un bon seigneur, caduc,
Vénérable et jaloux ? dites ! La belle adore
Un cavalier sans barbe et sans moustache encore,
Et reçoit tous les soirs, malgré les envieux,
Le jeune amant sans barbe à la barbe du vieux.

…….
Don Carlos.
Le duc, son vieux futur, est absent à cette heure ?
Doña Josepha.
Oui.
Don Carlos.
…………Sans doute elle attend son jeune ?
Doña Josepha.
…………………………………………………………Oui.
Don Carlos.
…………………………………………………………
Que je meure !

Doña Josepha.
Oui.
Don Carlos.
……….Duègne, c’est ici qu’aura lieu l’entretien ?
Doña Josepha.
Oui.
Don Carlos.
……….Cache-moi céans.
Doña Josepha.
………………..Vous !
Don Carlos.
…………………………Moi.
Doña Josepha.
………………………………….Pourquoi ?
Don Carlos.
……………………………………………………Pour rien.
Doña Josepha.
Moi, vous cacher !
Don Carlos.
…………………………Ici.
Doña Josepha.
………………………………….Jamais.
Don Carlos, tirant de sa ceinture un poignard et une bourse.
…………………………………………..— Daignez, madame,
Choisir de cette bourse ou bien de cette lame.
Doña Josephaprenant la bourse.
Vous êtes donc le diable ?
Don Carlos.
………………………………….Oui, duègne.
Doña Josepha, ouvrant une armoire étroite dans le mur.
……………………………………………………Entrez ici.
Don Carlos, examinant l’armoire.
Cette boîte ?
Doña Josepharefermant l’armoire.
………………..Va-t’en, si tu n’en veux pas.
Don Carlos, rouvrant l’armoire.
…………………………………………………………….Si !
L’examinant encore.
Serait-ce l’écurie où tu mets d’aventure
Le manche du balai qui te sert de monture ?
Il s’y blottit avec peine.
Ouf !

 

Pour aller plus loin :

Alain Vaillant, « Victor Hugo, esthète du rire », Communication présentée à la journée du 29 novembre 2008 de l’Université Paris 7. Lien vers le site du groupe Hugo (Université Paris VII)

Antoine Vitez. Victor Hugo et son théâtre, Antoine Vitez à la Sorbonne. In: Romantisme, 1990, n°69. Procès d’écritures Hugo-Vitez. pp. 116-122. (en ligne sur le site Persée)

Sur Libre Théâtre :
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Biographie de Victor Hugo à travers son théâtre
Victor Hugo, metteur en scène de ses pièces

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