Un Perdreau de l’année de Tristan Bernard

Un Perdreau de l’année de Tristan Bernard

18 octobre 2018
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Un Perdreau de l’année de Tristan Bernard

Comédie en trois actes et en prose, représentée pour la première fois sur la scène du Théâtre Michel, le 24 avril 1926. Retraitement par Libre Théâtre à partir de l’édition de La Petite Illustration théâtrale, 1926. (Source : Gallica/ BnF)

Distribution : 4 hommes, 3 femmes
Texte intégral à télécharger gratuitement sur Libre Théâtre

L’argument

Thibaut et Thierry sont amis et se retrouvent à Deauville. Thierry est un séducteur d’une quarantaine d’années qui ne cesse de multiplier les conquêtes. Thibaut, qui est plus jeune, lui demande d’arranger ses affaires de cœur. Mais les choses tournent toujours de la façon la plus déplorable et le jeune perdreau est plumé par le braconnier malgré lui ! Trois actes, trois expériences semblables… Mais, une jeune fille intelligente et sincère, va rebattre les cartes de ces jeux amoureux.

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k98088304/f23.item

Source : Bnf/Gallica

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k98088304/f23.item

Source : BnF/Gallica


Les réactions de la critique lors de la création

Le Petit Journal

M. Pierre Veber nous confie, dans le Petit Journal, la prédilection de l’auteur pour cette dernière œuvre, et il la partage : « Je parie que cette pièce est celle que Tristan Bernard préfère dans toute son œuvre ; et je parie à coup sûr, car il me l’a dit ! Et comme je le comprends ! C’est écrit avec une recherche, une habileté de nuances à la Marivaux, un sens de la phrase qui formule joliment une pensée, un esprit continuel et qui n’a rien de commun avec le faux esprit de théâtre. C’est un art supérieur très personnel, infiniment savoureux, dont le comique réticent s’indique à peine, et dont la psychologie semble s’excuser d’être trop délicate. Avez-vous remarqué, comme l’a fait Charles Oulmont, dans ses Lunettes de l’Amateur, que les marchands de curiosités gardent leurs meilleurs objets dans l’arrière-boutique ? C’est ainsi que Tristan semble garder ses meilleures trouvailles dans son arrière-pensée. Mais si vous forcez la porte, vous ne serez pas volés, je vous l’assure. Cet écrivain a le génie de l’indication ! Avec deux mots très simples, il vous révèle un état d’âme assez compliqué. Il n’insiste pas, et vite il vous échappe, dans l’inquiétude qu’il a d’échapper à lui-même. Méfiez-vous de la minute où il vous amuse, c’est justement celle où il vous fait réfléchir. Ce jeu de cache-cache avec le spectateur ne peut être réussi que par un grand artiste, qui dédaigne désormais les faciles moyens de gagner son public. »

Le Journal

Dans le Journal, M. G. de Pawlowski remarque judicieusement : « Si Un Perdreau de l’année était d’un jeune auteur, on crierait certainement au chef-d’œuvre. De M. Tristan Bernard, cette pièce ne surprend pas. Elle n’a peut-être cependant à ses yeux que l’importance d’un divertissement dans son œuvre. C’est du moins un divertissement qui est divertissant avec délicatesse. Ce qui n’est pas si fréquent aujourd’hui. Voilà même, sans doute, une pièce qui survivra à bien d’autres œuvres contemporaines qui se présentent avec moins de modestie. Et puis, M. Tristan Bernard est à la fois un excellent observateur du cœur humain et un écrivain… »

Le Journal des Débats

M. Henry Bidou, dans le Journal des Débats, est lui aussi sous le charme : « Que dire de la pièce de M. Tristan Bernard au théâtre Michel, sinon qu’elle est une merveille de finesse ciselée, et d’un comique si subtil qu’on en est saisi sans l’avoir aperçu ? Je voudrais vous la raconter, mais il faudrait retrouver les mots eux-mêmes. Chaque phrase est riche de sens et cette richesse est voilée. Il ne s’agit que d’un homme à qui un ami, sans que ni l’un ni l’autre le veuille, jette toutes ses maîtresses dans les bras. La fatalité, mais une fatalité sourde, discrète, secrète, inexorable et, en somme, optimiste, ne permet pas que Thierry échappe à son destin, qui est agréable. Un agencement de trébuchets le fait tomber dans des pièges, où le remords et le plaisir lui tiennent compagnie. La pièce est si bien faite que les personnages y ont du temps devant eux, et, comme ils parlent avec beaucoup de grâce, ils prononcent des petits discours persuasifs, ou ils font de petits portraits qui sont des réquisitoires. En tout cela, pas un mot de trop, mais une justesse exquise, des phrases qui font mouche, mais sans rigaudon : l’aisance dans la perfection. »

Comœdia

Si M. Etienne Rey, de Comœdia, s’est d’abord un peu défendu, il n’a pu résister longtemps : « On est en train de suivre la pièce, d’écouter le dialogue, et on se dit, tout bas : « Tiens, tiens ! Ça n’a pas l’air d’être du meilleur Tristan… » Puis, tout d’un coup, sans s’annoncer, sans crier gare, arrivent un de ces mots, une de ces réflexions de la qualité la plus rare, de l’observation la plus pénétrante, et qui en disent plus long, à eux seuls, que toute une scène, Et nous sommes ravis. C’est une petite pièce aimable, nonchalante, facile, comme les aime M. Tristan Bernard, et comme lui seul peut s’en permettre. Elle ne se guinde pas ; elle se refuse à paraître brillante ; elle ne force pas l’allure, et elle ne cherche pas à provoquer notre intérêt par ces effets de surprise ou ces ingéniosités de l’action qui suppléent si souvent au reste ; ce n’est pas qu’elle dédaigne certains procédés de théâtre, tels par exemple que des répétitions ou des retournements de situation ; mais l’auteur paraît toujours vouloir nous dire : « Je sais bien que vous devinez où je vous conduis et que vous attendiez cette scène… mais ça n’a pas d’importance. Le vrai jeu n’est pas là ! Et, en effet, ça n’a pas d’importance. Car toujours, sous le dialogue le plus naturel et le plus aisé du monde, ce que nous aimons dans les pièces de Tristan Bernard, c’est sa souriante philosophie, sa sagesse narquoise, et cette expérience du cœur des hommes et des femmes grâce à laquelle des personnages, même dessinés d’un trait léger ou négligent, nous paraissent vrais et humains. »

Le Temps

Dans le Temps, M. Pierre Brisson estime : « On écoute les trois petits actes de cette brève comédie du Perdreau de l’année avec un charmant plaisir. Le dialogue trahit un soin particulier. Certaines scènes sont de l’art le plus fin, le plus narquois, le plus aisé qu’on connaisse à M. Tristan Bernard. Vous savez avec quelle nonchalance il aime à répandre son talent. Les faiblesses d’un héros lui sont plus chères que ses vertus. Elles lui paraissent plus naturelles et plus vraies. Il étend parfois jusqu’à lui-même cette affection pleine d’indulgence. Il s’abandonne à une douce mollesse. De petits ouvrages flâneurs et négligés naissent volontiers sous sa plume. Lorsqu’il veut s’en donner le loisir il écrit un théâtre dont vous connaissez le prix. C’est une merveille d’ironie savante, d’adresse et de vérité. Les personnages qu’on y rencontre sont pour la plupart incertains et médiocres. Ils suivent le train de la vie. Leur condition est ordinaire. Les mots qu’ils prononcent, les gestes qu’ils font restent ordinaires aussi. Leur spectacle pourtant nous ménage un plaisir délicat. M. Tristan Bernard est le peintre incomparable des petits sentiments qui forment la trame de l’existence. Il excelle à flatter ce goût singulier que nous avons pour les ennuis des autres. Le léger ouvrage qu’il nous donne aujourd’hui prend une allure quelque peu différente. C’est un vaudeville traité dans le ton de la comédie la plus nuancée. L’intrigue se développe d’un mouvement mécanique, les personnages ont une conduite tout à fait improbable. Leurs propos cependant abondent en remarques justes, fines et spirituelles. Ce contraste-là fait précisément la meilleure qualité de la pièce et son attrait subtil… Ce qui fait le prix, me semble-t-il, de ces trois actes légers, c’est la science aisée qui s’y cache et dont on sent plusieurs fois très vivement l’effet. M. Tristan Bernard est un mandarin du théâtre. Ayant peu à peu déchiffré les secrets du métier et rompu son esprit aux exercices les plus divers, il revient à des jeux fort simples dont il s’amuse à compliquer les règles. Les divertissements qu’il s’offre ainsi nous valent parfois des comédies un peu minces et d’une nonchalance extrême, mais parfois aussi de petits ouvrages d’une perfection achevée dans le détail et d’un humour délicieux… Ces habiletés savantes prennent un bien vif agrément lorsqu’elles s’allient à tant de naturel. »
Et M. Nozière ajoute : « C’est une petite comédie d’une réelle distinction et qui pourtant déchaîne parfois le rire violent du public. »

L’Œuvre

Enfin, ces lignes de M. Edmond Sée, dans l’Œuvre, compléteront significativement ce florilège louangeur : « Cette pièce-là, c’est du Tristan Bernard « de derrière les fagots » ; le Tristan de Monsieur Codomat, des Petites Curieuses, de Daisy, de la Volonté de l’homme, de l’Accord parfait. Vraiment, on ne saurait allier plus de tendre et délicate observation à plus de fine, incisive et profonde malice. En trois petits actes, l’écrivain fait vivre, anime des personnages criants d’humanité ; leur fait avouer tout ce qu’ils pensent, ce qu’ils sentent (ce que nous penserions et sentirions nous-mêmes, à leur place). Lorsque le rideau tombe, pas un mot de trop n’a été dit, pas une scène nécessaire n’a été « loupée », pas un coup de pouce n’a été donné à la quotidienne et générale vérité : celle qu’expriment naturellement nos faibles cœurs, nos consciences incertaines, et qu’un philosophe implacable mais souriant dégage, comme en se jouant !… L’ouvrage vaut par l’esprit éblouissant du dialogue, la grâce des détails, le dessin subtil et vigoureux des scènes, la présentation et l’éclosion adorables des personnages, dont chacun est un caractère (même lorsqu’il semble en manquer). Il faut aller entendre Un Perdreau de l’année ; et l’on ira, je l’espère. Dans la salle, on murmurait : « Un bijou, mais trop délicat pour le public d’après guerre. » Aux spectateurs de démentir une si injurieuse insinuation. Car, tout de même, je me refuse à croire que, seuls, les étrangers font la loi au théâtre et que ce public jadis, hier, le plus fin, le plus spirituel du monde s’écarte d’un ouvrage, parce qu’il est trop spirituel et trop fin !… »

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