Pelléas et Mélinsande de Maurice Maeterlinck, mise en scène de Julie Duclos

Pelléas et Mélinsande de Maurice Maeterlinck, mise en scène de Julie Duclos Considérée comme la première pièce symboliste, Pelléas et Mélisande est l’histoire d’un amour pur, interdit et tragique. En utilisant habilement un décor mobile, et toutes les technologies offertes par le cinéma, Julie Duclos relève avec brio le défi impliqué par les ambitieuses didascalies de Maurice Maeterlinck. Les multiples décors évoqués dans le texte (la forêt, la grotte souterraine, la fontaine, la mer, le château...) sont autant d’écrins symboliques dans lesquels évoluent les personnages qui jouent « en rêve autour des pièges de la destinée ». Bien plus que les paroles elles-mêmes, la beauté des images cinématographiques et le superbe travail sur le clair-obscur renforcent l’atmosphère magique et révèlent les sentiments des protagonistes. Les comédiens incarnent avec justesse et retenue ces pauvres âmes, jouets d’un amour cruel et implacable : « Si j’étais Dieu, j’aurais pitié du cœur des hommes » soupire Arkël, le grand-père. Un spectacle envoûtant.

Continuer la lecture
Nous, l’Europe, Banquet des peuples de Laurent Gaudé, mise en scène de Roland Auzet
Nous, l’Europe, Banquet des peuples © Christophe Raynaud de Lage

Nous, l’Europe, Banquet des peuples de Laurent Gaudé, mise en scène de Roland Auzet

Nous, l'Europe, Banquet des peuples de Laurent Gaudé, mise en scène de Roland Auzet Comment un « non » a été transformé en « oui » par de petits arrangements d’arrière-cour ? Pourquoi nous autres, Européens, sommes-nous une foule plutôt qu’un peuple ? L’Europe est née de drames que l’on a voulu dédramatiser. La prudence et l’ennui sont à l’œuvre. Laurent Gaudé, tel un aède, nous conte l’odyssée de la construction européenne afin que notre passé devienne notre boussole, que nous construisions ensemble ce que nous voulons être, que nous retrouvions un langage commun, une éthique propre. Il cherche d’abord l’origine de l’Europe. Et dire d’où vient l’Europe n’est pas innocent : naît-elle en 1848 quand Palerme se soulève, en 1830 avec le début de la révolution industrielle ? La superbe mise en scène de Roland Auzet, qui signe aussi la partition musicale, donne corps au poème de Laurent Gaudé avec onze comédiens, danseurs et chanteurs de nationalités différentes, onze voix européennes incarnant les protagonistes de ce récit des origines. Comme dans les tragédies antiques, le Chœur et la Maîtrise de l’Opéra du Grand Avignon donnent des respirations au spectacle, et commentent l’action, tout en symbolisant sa dimension collective et fraternelle. Et quand la rage est là, quand sont évoqués les cataclysmes qui ont précédé la naissance de cette belle idée, quand sont cités les noms de ceux qui ont pillé l’Afrique ou décidé de la solution finale («crachez sur leurs noms !»), ces chœurs font place aux hurlements d’une guitare et au tonnerre d’une batterie d’un duo de métal en fusion, nécessaire exutoire pour évacuer la colère. Un spectacle lyrique et politique indispensable.

Continuer la lecture

Risas de Papel par la Compagnie Circonciente

Risas de Papel par la Compagnie Circonciente Pure poésie visuelle et gestuelle pour ce spectacle burlesque et graphique, à la fois drôle et émouvant, mettant en scène une sorte de clochard céleste échoué sur la dalle d’une cité bétonnée et déshumanisée, s’efforçant d’y maintenir en vie la pauvre plante lui tenant lieu de seule compagne. Un clown qui tient donc à la fois du SDF et d’un Petit Prince prêt à tout lui aussi pour protéger sa « rose ». Chacun pourra tirer le message qu’il voudra de cette fable politique et écologique, mais aussi romantique et surtout poétique, où il est quoi qu’il en soit question de l’impérieuse nécessité de réenchanter un monde devenu absurde et stérile. Un pas tout à fait seul en scène, puisqu’une manipulatrice sur le bord du plateau accompagne le clown dans ses mouvements en projetant en live sur le décor de cartons divers objets avec lesquels l’artiste entre en interaction. Un spectacle merveilleux, au sens propre du terme, proposé aux petits comme aux grands par une compagnie qui nous vient du Mexique. Aucun problème de langue, cependant, puisqu’il s’agit d’un spectacle sans paroles, instaurant néanmoins un véritable dialogue avec le public par l’entremise de ce langage universel qu’est le visuel (sans oublier la musique). Un spectacle à ne pas manquer et à voir en famille. Critique de Jean-Pierre Martinez

Continuer la lecture

Beaucoup de bruit pour rien, adaptation et mise en scène de Salomé Villiers et Pierre Hélie

Beaucoup de bruit pour rien, adaptation et mise en scène de Salomé Villiers et Pierre Hélie Léonato, gouverneur de Messine, accueille le prince Don Pedro d’Aragon et ses soldats, après une bataille victorieuse. Dans une apparente insouciance, soldats et jeunes filles de la maison se côtoient, se séduisent et multiplient les joutes verbales, se livrant à une nouvelle guerre, la guerre des sentiments : jalousie, trahison, calomnie, mensonge, rumeurs… Située dans une époque indéfinie, entre le monde de Shakespeare et les années folles, la mise en scène de Salomé Villiers et Pierre Hélie rend particulièrement vivant le texte de Shakespeare, d’une étonnante modernité à l’heure des réseaux sociaux et des fake news. La langue shakespearienne est admirablement servie par une belle troupe de jeunes comédiens fougueux et très talentueux, autour de Salomé Villiers qui compose une Béatrice,tout d’abord espiègle puis solaire. Un spectacle tout public à ne pas manquer.

Continuer la lecture

Madame Van Gogh de Cliff Paillé

Madame Van Gogh de Cliff Paillé L’homme. L’œuvre. Au-delà du mythe, où est la vérité de Van Gogh ? Dans ses lettres ? Dans ses toiles ? Ou encore dans le monument que ceux qui ne l’ont pas connu ont érigé après sa mort pour déifier l’artiste et enrichir les marchands du temple ? Où est la vraie valeur de cet « artiste maudit » ? Dans les tréfonds de son âme tourmentée qui resteront à jamais un mystère, ou dans les envolées délirantes des enchères quand par miracle une de ses toiles est encore à vendre ? Ce texte écrit et mis en scène par Cliff Paillé évite tous les pièges qui guettent ce genre de spectacles façon "biopic". Van Gogh n’est à aucun moment incarné sur la scène, et cette absence même est le sujet de la pièce. Le mystère Van Gogh est ici abordé à travers l’échange entre sa belle-sœur d’une part, héritière de l’œuvre et exécutrice testamentaire du peintre, et d’autre part un jeune admirateur du (pas encore très) cher disparu, qui voudrait faire reconnaître l’artiste et rendre ses toiles monnayables. Le débat tourne au conflit. Johanna Van Gogh cherche avant tout à découvrir, à travers les lettres de Vincent à son frère Théo, quelle était la volonté de l’artiste, afin de ne pas trahir sa mémoire. Voulait-il vraiment, comme le pense d’abord Johanna, que ses toiles soient détruites ou en tout cas escamotées après sa mort pour éviter à l’artiste le cirque indécent de la marchandisation et la dispersion de son œuvre ? Au contraire, comme le prétend Émile Bernard, ne serait ce pas tuer une deuxième fois Vincent que de l’empêcher de devenir Van Gogh ? Lyne Lebreton et Romain Arnaud-Kneisky, les deux comédiens qui incarnent ces personnages écorchés, et tous deux fascinés chacun à leur manière par la personnalité et la peinture de Van Gogh, sont touchants de sincérité, parfois de naïveté et même à l’occasion de drôlerie. Le mystère Van Gogh reste entier, mais il est clair que dans son cas, l’homme a fini par se fondre dans son œuvre, jusqu’à en mourir. Un spectacle qui donne à la fois à penser, à voir et à ressentir. À ne pas manquer.

Continuer la lecture

Ni Brel ni Barbara par la Compagnie Les Monsieur Monsieur

Ni Brel ni Barbara par la Compagnie Les Monsieur Monsieur Comment peut-on encore chanter après Barbara et Brel ? Comment faire entendre sa propre voix après que ces monstres sacrés ont porté la chanson à un tel degré de sublime inégalable ? Face à l’écrasante présence de ces modèles, un jeune chanteur est-il condamné à choisir entre la médiocrité et l’imitation ? C’est le dilemme plus général de la création artistique, quand tant de génies sont passés avant nous. Et c’est donc la question que tentent de trancher devant nous Mario et Laurent, en une joute de chansons, à la fois poétique et humoristique.

Continuer la lecture

Gustave Eiffel, en Fer et contre Tous de et par Alexandre Delimoges

Gustave Eiffel, en Fer et contre Tous de et par Alexandre Delimoges Les ouvrages d’art qu’on appelle aujourd’hui des monuments, n’ont pas toujours été là. Ils sont l’œuvre de l’homme qui les a imaginés, et de ceux qui ont transformé ces projets apparemment délirants en réalités devenues, avec le temps, évidences. Ce qui distingue un ouvrage d’art d’une œuvre d’art, c’est que l’œuvre d’art ne sert à rien. Comment qualifier alors la Tour Eiffel ? Monsieur Eiffel bâtissait des ponts et accessoirement des canaux, servant à relier les hommes entre eux. Avec la Tour Eiffel, il construit un pont qui mène au ciel. C’est-à-dire nulle part. Un pont qui relie l’Homme à son impossible rêve de progrès. Comme les découvertes de la recherche fondamentale, les trouvailles architecturales les plus folles ne trouvent parfois leur véritable utilité qu’après coup. La Tour Eiffel n’était destinée qu’à durer une vingtaine d’années, avant de finir à la ferraille. Elle symbolise aujourd’hui dans le monde entier l’esprit français. Merveilleusement mis en scène et en lumière, Alexandre Delimoges, qui est aussi l’auteur du texte, nous brosse de façon humoristique le portrait de cet architecte, (mais aussi inventeur, industriel et commercial) de génie qu’a été Gustave Eiffel, tout en nous rappelant avec malice ce que fut l’atmosphère exaltée de cette fin de dix-neuvième siècle, animée par un incroyable esprit de progrès et par un bouillonnement économique, social et artistique. Un spectacle divertissant, instructif et parfois même interactif, à voir aussi en famille. À ne manquer sous aucun prétexte.

Continuer la lecture

Hot-House de Harold Pinter par la Compagnie La Tanière

Hot-House d'Harold Pinter par la Compagnie La Tanière Harold Pinter est décidément le dramaturge anglais le plus important et le plus intéressant du siècle dernier. Avec « Hot House », il nous plonge dans le huis-clos délirant et terrifiant d’une « maison de repos » à l’ambiance passablement tourmentée. Plutôt que de nous décrire les malades (qu’on ne verra jamais), Pinter choisit, par le biais d’une intrigue policière touchant à la vie (l’accouchement d’une patiente) et à la mort (le meurtre d’un autre patient) de mettre en scène les passions et les conflits qui agitent la gouvernance chancelante de cette sordide institution répressive. Directeur, personnel dirigeant et personnel subalterne vont ainsi se livrer à une lutte à mort pour le pouvoir. Mais dans cet établissement supposé prendre en charge la folie, les plus dangereux des aliénés ne sont pas ceux qu’on croit. Avec ce spectacle superbement mis en scène et interprété par une troupe de jeunes comédiens très talentueux et très engagés, la Compagnie La Tanière nous permet de découvrir ou de redécouvrir une pièce moins connue de Pinter, et elle nous offre une performance époustouflante, et non dénuée d’humour malgré la gravité du sujet. Critique de Jean-Pierre Martinez

Continuer la lecture

L’Audition, création collective au Théâtre Episcène

L'Audition, création collective au Théâtre Episcène *** Libre Théâtre vous recommande ce spectacle À ses débuts, le cinéma était muet, et les images en noir et blanc projetées sur l’écran étaient accompagnées en direct par un pianiste présent sur le devant de la salle. C’est dans cette ambiance du tout début des années trente que nous transporte ce spectacle théâtral burlesque, interprété par trois comédiens qui, en utilisant uniquement un langage visuel, nous racontent la rencontre amoureuse, drolatique et mouvementée, de deux acteurs lors d’une audition, chacun de leurs gestes et mimiques étant donc soulignés par les accords du pianiste, véritable quatrième personnage de cette comédie sans texte. Les scènes s’enchaînent l’une après l’autre à un rythme effréné, en puisant ostensiblement dans le « vocabulaire » comique du cinéma muet, notamment chaplinesque. L’excellence et la générosité de ces quatre artistes belges fait le reste. Un spectacle très sympathique qui permettra de rassembler parents et enfants, même très jeunes, pour partager un moment de divertissement rafraîchissant.

Continuer la lecture

La Paix dans le monde de Diastème, avec Frédéric Andrau

La Paix dans le monde de Diastème, avec Frédéric Andrau Les histoires d’amour qui commencent mal peuvent-elles bien se terminer ? Qu’est devenu Simon 15 ans après que Lucie, son amour, son double, son âme sœur, s’est éloignée et qu’il a sombré peu à peu dans une folie autodestructrice ? Qu’est devenue Lucie de son côté, et quels sont à présent ses sentiments ? Simon nous raconte son parcours de reconstruction : comment apprivoiser un amour fou, comment maîtriser une passion dévorante et des pulsions mortifères pour renaître à soi et à l’autre ? Le spectateur est aussitôt happé par cette angoissante incertitude, et tremble pour Simon, redoutant à chaque instant l’ultime dérapage, provoqué par un trop plein d’émotions, qui mettrait fin à cette tragique histoire d’amour. 15 ans après la création de 107 ans, Frédéric Andrau incarne à nouveau Simon, le personnage phare de Diastème, et nous offre encore une performance poignante. Ce n’est plus l’adolescent fragile et entier. Il est aujourd’hui posé, calme et ouvert sur les autres, mais se considère toujours dangereux. Il cite Claudel : « J’ai franchi sur un pont de corail quelque chose qui ne permet pas le retour ». La mise en scène de Diastème, avec un parti-pris graphique très esthétisant, réunit des collaborations artistiques de premier plan, permettant de donner corps à l’univers mental de Simon, tout en décuplant l’émotion : musique de Cali, photos et vidéos de Vanessa Filho (convoquant l’image envoutante d’Emma De Caunes), lumière de Stéphane Baquet, scénographie d’Alban Ho Van… Le texte de Diastème est plein d’humanité, et ouvre la porte à toutes les interprétations. Tout ceci est-il bien réel ou est-ce le travail intérieur de ce fou d’amour pour protéger l’être aimé, et se reconstruire afin de réinventer la possibilité d’une vie à deux ? Chacun trouvera là l’écho de ses propres interrogations, de ses angoisses, de ses fêlures, mais sortira néanmoins plein d’espoir de cette plongée dans l’enfer de la passion amoureuse lorsqu’elle dévore tout. Un spectacle bouleversant.

Continuer la lecture
Fermer le menu