Repentance de Carmen Ching Man Lo et Owen Kwok Ka Hei

Pour clore cette édition 2019 du Festival d’Avignon, pendant laquelle Libre Théâtre aura assisté à près de 80 représentations, et aura publié une cinquantaine de recommandations, nous avons pris part hier à un « spectacle » hors du commun. Car pour désigner cette performance à laquelle le public était appelé à participer au Pixel d’Avignon, il faudrait inventer un nouveau terme. « Spectacte », peut-être. On appelle performatif, en linguistique, les discours qui constituent en eux-mêmes un acte (je vous autorise ou je vous interdis, par exemple). Alors que le théâtre qui se veut politique, en France, n’est souvent qu’un commentaire quand il n’est pas un bavardage, « Repentance » est un acte de résistance. Présenté par des Hongkongais, ce spectacle (en chinois sous-titré en français et en anglais) a pour sujet la résistance qui s’organise à Hong Kong contre la « loi d’extradition », qui consiste à autoriser les autorités locales à extrader vers la Chine pour y être jugés les contrevenants aux lois de la « République Populaire ». Autant dire l’autorisation de livrer à la police politique d’une dictature les citoyens d’un territoire minuscule jusque-là protégés par le principe de « un pays, deux systèmes », mis en avant par la Chine à la seule fin de reprendre aux Anglais en douceur un îlot de prospérité et de démocratie. Hong Kong, c’est un peu le village d’Astérix, se battant sans armes pour ne pas être absorbé par un empire dictatorial, avec pour seule potion magique le courage et la foi en la liberté. Combat dérisoire mais sublime. Le titre du spectacle, « Repentance », fait référence aux actes de contrition que la police politique chinoise contraint ses citoyens (ou même les étrangers) à signer, après les avoir enlevés et mis au secret, pour abjurer leurs fautes imaginaires, consistant seulement à ne pas se soumettre corps et âmes aux lois de la dictature chinoise. Ce courageux spectacle ne suffira évidemment pas à mettre à bas ce régime d’oppression, mais il servira au moins à nous alerter un peu plus, et d’une autre manière, sur ce qui se joue actuellement à Hong Kong : la défense des libertés civiques et de la liberté tout court. Une liberté même imparfaite qui vue d’ici nous paraît un acquis, mais dont il est bon de rappeler qu’il ne faut pas cesser de se battre pour la conserver et la parfaire. La liberté, c’est comme une bicyclette : quand elle n’avance pas elle tombe. Merci au Pixel d’avoir programmé ce spectacle sans concession, et de nous avoir permis ainsi de participer très modestement à cet acte de résistance. Hong Kong est venu à Avignon pour nous parler. Parlons de Hong Kong, avant que la Chine ne lui coupe définitivement la parole. Et la langue avec. Curieusement, nous n’étions que deux Français dans cette salle peu nombreuse, où les latino-américains étaient majoritaires. Sans doute parce qu’ils ont un souvenir plus récents de ce qu’est la dictature. Merci à cette troupe courageuse d’être venue à Avignon et de redonner ainsi un sens à un festival qui en manque parfois. C’est en défendant aussi ce genre de spectacles que Libre Théâtre justifie son nom. Liberté, écrivons ton nom. Dans toutes les langues et aussi en chinois. Il n’est pas certain que ce spectacle se rejoue après le festival. Mais en parler est déjà un acte de résistance.

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Et si on ne se mentait plus ? d’Emmanuel Gaury, Mathieu Rannou

Ce spectacle, c’est l’histoire de l’amitié fidèle, mais parfois émaillée de disputes, entre Lucien Guitry, Jules Renard, Tristan Bernard, Alfred Capus et Alphonse Allais. Pour ces cinq personnalités hors normes, le salon où ils se réunissaient régulièrement autour d’un dîner devenait le théâtre de brillantes joutes verbales, mais aussi de débats plutôt vifs qui auraient pu mettre à mal cette belle amitié. Les comédiens parviennent avec brio  à donner corps et âme à ces grands esprits, avec leur verve légendaire, mais aussi leurs menus défauts. Alphonse Allais, l’amateur d’absinthe qui inventa aussi le café instantané. Tristan Bernard, le joueur invétéré également passionné de sports. Alfred Capus, journaliste et dramaturge de talent mais un peu vaniteux, rêvant d’entrer à l’Académie Française. Jules Renard, oscillant comme son théâtre entre ironie et mélancolie. Et enfin Lucien Guitry, le comédien mettant son talent au service de ses amis auteurs. Rien ne manque dans ce spectacle (beaux décors, costumes d’époque, vraies barbes ou moustaches, et surtout bons mots) pour faire revivre devant nous la Belle Époque ! Une comédie très divertissante mais aussi émouvante parfois. À ne pas manquer. Critique de Ruth Martinez

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Jouliks de Marie-Christine Lê-Huu mise en scène de Clémence Carayol

Jouliks est une histoire d’amour, celle de Véra et Zak, racontée à hauteur d'enfant par leur fille, la Petite, au moment où les parents de Véra viennent leur rendre visite après une très longue absence. La communication entre les adultes est impossible et c’est la Petite, avec ses associations maladroites et ses raccourcis, qui exprime le mieux les sentiments et les émotions de chacun. La langue de Marie-Christine Lê-Huu est poétique, inventive et drôle, même pour décrire le drame qui se noue. Marginalité, sensualité, passion amoureuse : nous ne sommes pas très loin de Tennessee Williams, impression renforcée par la mise en scène de Clémence Carayol et l'excellent jeu des comédiens qui entourent la Petite. Eva Dumont donne à ce personnage candeur, fraîcheur et profondeur : une prestation qui nous marquera durablement. Un spectacle à ne pas manquer.

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Maria Dolores y Habibi Starlight

On avait beaucoup aimé Maria en diva du tango passablement déjantée (dans Maria Dolores y Amapola Quartet), on a adoré la retrouver dans ce cabaret comique mêlant à nouveau humour décapant et musique du monde, en l’occurrence du monde oriental. Maria, c’est un peu l’esprit rebelle de Brigitte Fontaine, avec le physique de rêve d’une Monica Bellucci qui aurait pris quelques kilos en trop (douze d’après elle), qui chanterait comme Oum Kalsoum et qui sortirait d’un film d’Almodovar. Bref, une femme du monde, comme sa musique. Accompagné par les merveilleux musiciens de l’orchestre Habibi Starlight, Maria nous entraîne en musique dans un périple délirant autour de la Méditerranée, à la recherche de ses amours fantasmatiques. On pourrait passer mille et une nuit avec ce diable de femme. Vous devrez vous contenter d’une soirée. Un spectacle à ne pas manquer.

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Un soir chez Renoir de Cliff Paillé

Renoir, Monet, Degas, Morisot... Ces grands noms de l’impressionnisme sont aujourd’hui des icônes. Mais avant de devenir des idoles dont les œuvres s’arrachent à prix d’or et même des marques permettant de vendre toutes sortes de produits dérivés, ces peintres ont douté, ils ont souffert d’un manque de reconnaissance, et ils se sont révoltés contre la bourgeoisie qui les rejetait à l’époque et qui aujourd’hui porte leur cote à des niveaux stratosphérique. Ce spectacle nous raconte comment et à quel prix Auguste, Claude, Edgar et Berthe sont devenus Renoir, Monet, Degas et Morisot. Un soir, Renoir réunit chez lui ses trois amis impressionnistes pour discuter de l’organisation du prochain Salon des Indépendants. La discussion va vite tourner autour de l’opportunité ou non de réintégrer aussi le Salon Officiel. C’est l’heure des choix qui détermineront le destin de chacun. Le débat est arbitré par un invité surprise et quelque peu donneur de leçons : Émile Zola. Lors de cette soirée de bohème (même si certains sont mieux lotis que d’autres), il est question de savoir s’il faut s’en tenir à l’intransigeance au risque d’être marginalisé et vite oublié, ou d’accepter le compromis (vu par certains comme une compromission) pour se faire connaître voire pour passer à la postérité. Rien d’ennuyeux cependant dans cette joute verbale. On ne décroche pas une seconde de cette passionnante dispute mettant aux prises des artistes qui s’admirent l’un l’autre autant qu’ils se détestent. Chacun des personnages est parfaitement caractérisé, et les dialogues servent habilement ce débat de fond sur la question de l’art en l’habillant d’humour et de sensualité. Rabelais n’est pas loin non plus... Les six comédiens (car une jeune modèle figure aussi dans le tableau) nous tiennent en haleine de bout en bout, et on ressort de la salle avec la sensation d’avoir vraiment passé... une soirée chez Renoir. À ne pas manquer.

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Ma famille de Carlos Liscano mise en scène de Ariane Dumont-Lewi

Comment créer du lien et de l’amour dans une famille malgré les difficultés de la vie ? Carlos Liscano choisit délibérément l’absurde et l’humour noir pour nous conter l’histoire d’une famille où les parents vendent les enfants, qui à leur tour vendront leurs parents âgés pour les placer dans des dépôts. À partir de ce récit amoral, cruel mais drôle, la Compagnie Bouquet de chardons nous emporte dans un voyage musical à travers l’Europe et ses chansons traditionnelles, superbement interprétées par quatre comédiens aux talents multiples. Au son du violon, du violoncelle et de l’accordéon, ces danses ou berceuses du folklore yiddish, tzigane, russe et catalan, que l’on connaît surtout dans leurs versions originales, sont interprétées en français et enrichissent le récit, plongeant le spectateur dans ses propres souvenirs d’enfance. Un beau spectacle musical à découvrir.

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Aux deux colombes de Sacha Guitry mise en scène de Thomas le Douarec

« Aux deux colombes » n’est pas la pièce la plus connue de Sacha Guitry. Ce spectacle très bien ficelé nous propose de redécouvrir cette réjouissante comédie. Comme souvent dans le théâtre de ce grand séducteur qu’était Guitry, un homme pense tout d’abord manipuler les femmes, avant de se rendre compte qu’il est finalement le jouet de leurs caprices. Thomas le Douarec, le metteur en scène, qui incarne aussi le personnage principal, nous propose un spectacle de très bonne facture, mené tambour battant. On saluera surtout la performance des comédiens, qui ne s’économisent pas pour composer ces personnages hauts en couleur impliqués dans un inextricable imbroglio amoureux. Un agréable vaudeville, pour les amateurs du genre.

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After the end de Dennis Kelly mise en scène d’Antonin Chalon

Dennis Kelly sait saisir les angoisses de notre époque : violence, racisme, attentat terroriste, risque d’apocalypse nucléaire… Ces  psychoses servent de toile de fond à un huis-clos angoissant entre un jeune homme asocial, amateur de jeux de rôles et une jeune fille, qu’il a sauvé.  Mais quelle est la réalité, où est la vérité ? La mise en scène d’Antonin Chalon, et notamment le travail sur les lumières, nous plonge au cœur de ce drame, où les jeux de domination s’exercent tour à tour et où la violence psychologique laisse peu à peu la place à la violence physique. Un texte fort servi par deux jeunes comédiens qui donnent humanité et fragilité à ces deux personnages très contemporains.

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Fin de service d’Yves Garnier par la Compagnie Cavalcade

Décor délicieusement désuet, lumière tamisée et atmosphère surannée pour ce huis-clos façon « Boulevard du crépuscule », en forme de confrontation entre deux êtres peinant à exister entre un glorieux passé plus ou moins imaginaire, un présent tout aussi fantasmatique, et un avenir très incertain. Les dialogues sont savoureux et les deux comédiens interprètent à la perfection ces personnages en quête d’une existence, par la parole elle-même, entre la triste réalité qui tue le désir et la vanité des passions illusoires. Un beau moment de théâtre.

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Les Romanesques d’Edmond Rostand mis en scène par Marion Bierry

*** Libre Théâtre vous recommande ce spectacle Si les amours tièdes et les mariages de raison peuvent se satisfaire de la compatibilité des humeurs, il n’existe pas de grande passion sans obstacles majeurs. Tel un « rideau de fer », un mur sépare les jardins de deux notables qui apparemment se détestent, Bergamin et Pasquinot. Leur attirance réciproque étant attisée par l’impossibilité de leur union, Percinet et Sylvette, tels Romeo et Juliette, se voient en cachette pour se jurer un amour sans bornes. Rostand, qui sait nous émouvoir aux larmes avec Cyrano, nous livre avec Les Romanesques une pure parodie de la comédie classique et du drame romantique. Cette pièce nous étonne par sa facture très moderne, liée à l’ironie du ton et du propos. À l’inverse des comédies de Molière, ce sont les parents qui manipulent leurs enfants, un peu benêts, afin de parvenir au mariage souhaité. Et à l’inverse du drame romantique, ce sont les avantages de l’amour bourgeois qui sont vantés contre la dangerosité et l’inconfort des passions destructrices. Rostand est, on le sait, un génie de la versification. Sa virtuosité est ici au service du rire. Associant dans un même alexandrin le trivial et le sublime, Rostand cultive les rimes les plus improbables, et donc les plus drôles. Marion Bierry, qui signe la mise en scène, s’est emparée avec malice de cette joyeuse farce, œuvre précoce de Rostand rarement présentée, qui rend un bel hommage au théâtre en se moquant de ses codes.  Un spectacle réjouissant à ne pas manquer, servi par quatre comédiens remarquables, également musiciens et chanteurs.

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