Un soir chez Renoir de Cliff Paillé

Renoir, Monet, Degas, Morisot... Ces grands noms de l’impressionnisme sont aujourd’hui des icônes. Mais avant de devenir des idoles dont les œuvres s’arrachent à prix d’or et même des marques permettant de vendre toutes sortes de produits dérivés, ces peintres ont douté, ils ont souffert d’un manque de reconnaissance, et ils se sont révoltés contre la bourgeoisie qui les rejetait à l’époque et qui aujourd’hui porte leur cote à des niveaux stratosphérique. Ce spectacle nous raconte comment et à quel prix Auguste, Claude, Edgar et Berthe sont devenus Renoir, Monet, Degas et Morisot. Un soir, Renoir réunit chez lui ses trois amis impressionnistes pour discuter de l’organisation du prochain Salon des Indépendants. La discussion va vite tourner autour de l’opportunité ou non de réintégrer aussi le Salon Officiel. C’est l’heure des choix qui détermineront le destin de chacun. Le débat est arbitré par un invité surprise et quelque peu donneur de leçons : Émile Zola. Lors de cette soirée de bohème (même si certains sont mieux lotis que d’autres), il est question de savoir s’il faut s’en tenir à l’intransigeance au risque d’être marginalisé et vite oublié, ou d’accepter le compromis (vu par certains comme une compromission) pour se faire connaître voire pour passer à la postérité. Rien d’ennuyeux cependant dans cette joute verbale. On ne décroche pas une seconde de cette passionnante dispute mettant aux prises des artistes qui s’admirent l’un l’autre autant qu’ils se détestent. Chacun des personnages est parfaitement caractérisé, et les dialogues servent habilement ce débat de fond sur la question de l’art en l’habillant d’humour et de sensualité. Rabelais n’est pas loin non plus... Les six comédiens (car une jeune modèle figure aussi dans le tableau) nous tiennent en haleine de bout en bout, et on ressort de la salle avec la sensation d’avoir vraiment passé... une soirée chez Renoir. À ne pas manquer.

Continuer la lecture
Granma. Les Trombones de la Havane. Rimini Protokoll, Stefan Kaegi
Granma. Les Trombones de la Havane © Christophe Raynaud de Lage

Granma. Les Trombones de la Havane. Rimini Protokoll, Stefan Kaegi

Raconter l’histoire de Cuba depuis la révolution, loin des mythes et clichés, à travers la réalité quotidienne des Cubains, tel est le défi totalement réussi de Stefan Kaegi. Il a choisi quatre jeunes témoins cubains d’origines sociales variées : ce ne sont pas des comédiens qui se présentent devant nous, mais un informaticien, un traducteur, une professeure d’histoire et une musicienne. À travers leurs propres témoignages et ceux de leurs grands-parents (ils portent un regard très critique sur la génération intermédiaire de leurs parents), nous revivons à hauteur d’hommes et de femmes l’histoire politique et sociale de Cuba. Ce n’est donc pas une épopée, encore moins un récit hagiographique. Les témoignages ne sont ni complaisants ni hostiles mais nuancés, critiques et surtout pleins d’humour. Ils nous interpellent aussi en nous mettant souvent, nous spectateurs Français et Européens, en face de nos contradictions. Photos et vidéos historiques mais aussi clichés intimes et témoignages filmés des grands-parents accompagnent ces récits. Chacun des talents de tous ces témoins est habilement exploité : couture, baseball, vidéo et musique aussi, puisque la musicienne a créé une « microbrigade » pour enseigner aux autres le trombone, le temps de la préparation du spectacle. Un enseignement autonome efficace puisque ce sont les quatre témoins eux-mêmes qui ponctuent le récit en exécutant des airs patriotiques cubains.  C’est une génération pleine d’énergie et de passion qui nous offre ce spectacle, désireuse d’ajouter sa contribution à l’histoire de son pays. Elle nous renvoie en miroir notre capacité à prendre en main notre destin et à faire évoluer notre propre société. Un très beau moment de partage.

Continuer la lecture

L.U.C.A. (Last Universal Common Ancestor) de Gregory Carnoli et Hervé Guerrisi

Tu viens d’où ? Question inlassablement répétée, jour après jour, et à laquelle nous ne savons pas quoi répondre. Mes origines, est-ce là où je suis née, est-ce l’endroit où j’habite, est-ce le pays où mes parents ou leurs propres parents sont nés ? Hervé et Grégory, Bruxellois et petits-fils de migrants italiens, tentent de répondre à cette interrogation en faisant appel aussi bien aux témoignages de leurs propres familles qu’aux découvertes scientifiques autour de l’épigénétique. Filiation, identité, migrations, ils s’interrogent et nous interrogent sur notre héritage et notre passé commun. Loin d’un discours moralisateur ou mièvre, ils nous racontent avec pédagogie et humour d’où nous venons. Et finalement nous venions tous du même endroit ? Un spectacle joyeux et qui fait du bien.

Continuer la lecture

NinaLisa de Thomas Prédour et Isnelle Da Silveira

Nina Simone a marqué plusieurs générations par son talent, son engagement et son courage. Rarement une artiste aura inspiré, après sa mort, tant de créations littéraires, musicales, cinématographiques ou théâtrales. Thomas Prédour et Isnelle Da Silvera ont choisi de raconter la vie de cette chanteuse hors-norme, icône de la lutte pour les droits civiques, à travers sa relation, parfois difficile, avec sa fille Lisa, elle aussi devenue chanteuse. Les chansons se mêlent naturellement au récit, superbement interprétées par Isnelle Da Silvera et Dyna, accompagnées au piano par Charles Loos. Deux voix fabuleuses qui nous racontent, au-delà de leur histoire singulière, celle de l’Amérique de la ségrégation. Un spectacle envoutant.

Continuer la lecture
Outwitting the Devil par l’Akram Khan Company
Outwitting the Devil © Christophe Raynaud de Lage

Outwitting the Devil par l’Akram Khan Company

Une plongée hors du temps et au cœur de l’Homme dans la Cour d’honneur du Palais des Papes  
Avec Outwitting the devil, la Akram Khan Company nous donne à voir, à entendre et surtout à ressentir, de façon spectaculaire, l’un des grands mythes indo-européens sur l’origine de l’Homme, sa soif de pouvoir et de conquête, son désir et sa violence, sa volonté de domination de l’autre et de domestication de la nature (à commencer par la nature humaine). Point ici cependant d’intellectualisation verbeuse, puisque ce spectacle de danse est quasiment muet, à l’exception de la scansion d’un poème tiré du texte fondateur de la mythologie mésopotamienne : l’épopée de Gilgamesh. Loin de toute exposition rationnelle, donc, ce spectacle s’adresse à nos sens et à notre inconscient. Le cadre exceptionnel de la Cour d’honneur, les lumières irréelles projetées depuis le haut des murailles, le décor d’une beauté abstraite qui contraste avec le caractère historique du lieu... tout concourt à plonger le spectateur dans une ambiance onirique et dans un état d’extase. Sans oublier bien sûr ces six extraordinaires danseurs dont la performance habitée nous apparaît d’autant plus impressionnante qu’elle est basée sur des techniques et des codes qui ne nous sont pas familiers. La musique hypnotique de Vincenzo Lamagna nous saisit. Le spectateur est happé dès le début et participe pleinement comme témoin à une expérience collective autour de cette éternelle interrogation, plus que jamais d’actualité : quelle est la place de l’homme dans le monde ?

Continuer la lecture

Ma famille de Carlos Liscano mise en scène de Ariane Dumont-Lewi

Comment créer du lien et de l’amour dans une famille malgré les difficultés de la vie ? Carlos Liscano choisit délibérément l’absurde et l’humour noir pour nous conter l’histoire d’une famille où les parents vendent les enfants, qui à leur tour vendront leurs parents âgés pour les placer dans des dépôts. À partir de ce récit amoral, cruel mais drôle, la Compagnie Bouquet de chardons nous emporte dans un voyage musical à travers l’Europe et ses chansons traditionnelles, superbement interprétées par quatre comédiens aux talents multiples. Au son du violon, du violoncelle et de l’accordéon, ces danses ou berceuses du folklore yiddish, tzigane, russe et catalan, que l’on connaît surtout dans leurs versions originales, sont interprétées en français et enrichissent le récit, plongeant le spectateur dans ses propres souvenirs d’enfance. Un beau spectacle musical à découvrir.

Continuer la lecture

Aux deux colombes de Sacha Guitry mise en scène de Thomas le Douarec

« Aux deux colombes » n’est pas la pièce la plus connue de Sacha Guitry. Ce spectacle très bien ficelé nous propose de redécouvrir cette réjouissante comédie. Comme souvent dans le théâtre de ce grand séducteur qu’était Guitry, un homme pense tout d’abord manipuler les femmes, avant de se rendre compte qu’il est finalement le jouet de leurs caprices. Thomas le Douarec, le metteur en scène, qui incarne aussi le personnage principal, nous propose un spectacle de très bonne facture, mené tambour battant. On saluera surtout la performance des comédiens, qui ne s’économisent pas pour composer ces personnages hauts en couleur impliqués dans un inextricable imbroglio amoureux. Un agréable vaudeville, pour les amateurs du genre.

Continuer la lecture

After the end de Dennis Kelly mise en scène d’Antonin Chalon

Dennis Kelly sait saisir les angoisses de notre époque : violence, racisme, attentat terroriste, risque d’apocalypse nucléaire… Ces  psychoses servent de toile de fond à un huis-clos angoissant entre un jeune homme asocial, amateur de jeux de rôles et une jeune fille, qu’il a sauvé.  Mais quelle est la réalité, où est la vérité ? La mise en scène d’Antonin Chalon, et notamment le travail sur les lumières, nous plonge au cœur de ce drame, où les jeux de domination s’exercent tour à tour et où la violence psychologique laisse peu à peu la place à la violence physique. Un texte fort servi par deux jeunes comédiens qui donnent humanité et fragilité à ces deux personnages très contemporains.

Continuer la lecture

Orphelins de Dennis Kelly par La Cohue

Un jeune homme très perturbé débarque un soir chez sa sœur et son beau-frère avec son tee-shirt couvert d’un sang qui n’est pas le sien. C’est le début d’un huis-clos dramatique au cours duquel ces trois personnages vont se déchirer. La sœur tente d’abord de protéger à tout prix son frère, auquel elle est liée à la vie et surtout à la mort par une enfance tragique. Jusqu’à ce que l’effroyable vérité ne finisse par éclater, telle une bombe à retardement. La soeur, enceinte, finira par choisir la vie. Le théâtre anglais est un théâtre réaliste et social. Cette pièce de Dennis Kelly s’inscrit dans cette tradition. Ce qui donne à ce spectacle une puissance extraordinaire, c’est la mise en scène qui, en dynamitant tous les codes du théâtre pour en souligner le caractère conventionnel, parvient finalement à donner à l’action qui se déroule devant nous une réalité extraordinaire. Installés autour de la scène, les spectateurs assistent à un véritable « happening » : on a l’impression troublante qu’il se passe vraiment quelque chose sous nos yeux, là, maintenant. Et que ce n’est pas que du théâtre. Et si c’était ça, l’essence même de l’art dramatique ? Les comédiens sont bouleversants de justesse. On passe du rire aux larmes, mais l’émotion est toujours présente, et elle finit par nous serrer la gorge. Un grand moment de pur théâtre. À ne manquer sous aucun prétexte.

Continuer la lecture

Fin de service d’Yves Garnier par la Compagnie Cavalcade

Décor délicieusement désuet, lumière tamisée et atmosphère surannée pour ce huis-clos façon « Boulevard du crépuscule », en forme de confrontation entre deux êtres peinant à exister entre un glorieux passé plus ou moins imaginaire, un présent tout aussi fantasmatique, et un avenir très incertain. Les dialogues sont savoureux et les deux comédiens interprètent à la perfection ces personnages en quête d’une existence, par la parole elle-même, entre la triste réalité qui tue le désir et la vanité des passions illusoires. Un beau moment de théâtre.

Continuer la lecture
Fermer le menu