Spectacles à la une, actuellement à l’affiche en France ou dans les pays francophones et recommandés par Libre Théâtre

Rinaldo de Haendel mis en scène par Claire Dancoisne

Cette œuvre a été beaucoup remaniée par Haendel lui-même. La version que proposent le chef Bertrand Cuiller et la metteuse en scène Claire Dancoisne est plus resserrée, gommant l’aspect religieux de l’œuvre originale pour davantage mettre en valeur l’univers symbolique et fantastique de l’opéra. Le résultat est époustouflant : chacun des tableaux est d’une grande créativité, tout en rappelant l’imaginaire de Jérôme Bosch. Un travail scénique qui, en outre, fait appel à toutes les techniques théâtrales, en un hommage spectaculaire aux machineries londoniennes de l’époque de Haendel, notamment quand apparaissent la magicienne Armida sur un dragon ailé, ou Argante sur un poisson à la mâchoire impressionnante, semblant prête à dévorer l’orchestre. On notera aussi les emprunts au théâtre sicilien de marionnettes (« Opera dei Pupi ») pour les scènes de guerre, ou encore au petit théâtre d’objets et de marionnettes (marionnettes manipulées par les interprètes eux-mêmes). L’humour est aussi très présent avec de nombreux clins d’œil à la pop culture et des scènes hilarantes notamment quand le héros Rinaldo enfourche son fidèle destrier, un cheval de fer, à roulettes, démesuré et désarticulé. Cette superbe mise en scène n’éclipse pas, bien au contraire, l’interprétation musicale. Depuis son clavecin, le chef d’orchestre Bertrand Cuiller dirige avec fougue et précision le superbe ensemble Le Caravansérail, qui tantôt accompagne les chanteurs, et tantôt dialogue avec eux. La qualité de l’interprétation de l’orchestre tient une part importante dans le succès de ce spectacle total salué par de longues ovations. On n’oubliera pas, bien sûr, les cinq chanteurs lyriques dont les prestations vocales et scéniques ont conquis le public.

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Je ne suis pas de moi d’après Roland Dubillard

Roland Dubillard a tenu toute sa vie un journal de bord. De ces "Carnets en marge", Maria Machado et Charlotte Escamez ont tiré un dialogue entre le jeune homme qui initia ce journal et l'homme mûr voire le vieillard qui l'acheva sur la fin de sa vie. Il en résulte un texte savoureux fait de réflexions sur la vie en général et sur la création artistique en particulier. Sans oublier un dantesque récit érotico-macabre à mourir de rire. Car ce spectacle, au-delà de sa dimension philosophique, ne manque pas d'humour. Sommes-nous le fils de l'enfant que nous fûmes, qui nous engendra, et qui en quelque sorte avec le temps nous laisse orphelin ? Ou bien, à la fin de notre vie, devenons-nous le père de cet enfant disparu dont nous avions la responsabilité ? Avec "Je ne suis pas de moi", le célèbre dramaturge, dans une schizophrénie jubilatoire, semble renier cette paternité existentielle dans une quête impossible de liberté. Cet étonnant spectacle est porté par deux immenses comédiens, Denis Lavant et Samuel Mercer, incarnant les deux protagonistes de cette confrontation dialectique et existentielle. Par le verbe et le geste, ces deux interprètes d'exception expriment à la perfection l'incroyable vitalité artistique qui anima pendant toute sa vie Roland Dubillard. Pour finir, on se permettra de rendre un hommage tout particulier à Denis Lavant, véritable trésor national de la scène française. Le voir sur les planches est toujours, quelle que soit la pièce, un événement en soi.

Je ne suis pas de moi d’après Roland Dubillard
Photo : Giovanni Cittadini Cesi
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Yom et Léo Jassef, un voyage initiatique aux sources de l’émotion esthétique

Au carrefour de multiples influences (musique classique, musique contemporaine, traditions orientales, jazz...) la Scala Provence accueillait hier dans ce lieu déjà incontournable de la culture avignonnaise l'un des plus grands virtuoses de la clarinette. Pendant plus d'une heure, tel le joueur de flûte de Hamelin ou un charmeur de serpents venu d'Orient, ce diable de Yom a envoûté son auditoire, l'invitant à le suivre dans un voyage initiatique aux sources de l'émotion esthétique. En tunique orientale et en perpétuel balancement sur ses pieds nus, comme pour mieux puiser dans les profondeurs des puissances telluriques, ce grand maître de la clarinette, tirant de son instrument des sons inouïs, nous a conviés à célébrer avec lui la richesse oubliée de nos univers intérieurs. Loin d'être seulement un accompagnateur, cependant, Léo Jassef, au piano, forme avec Yom un véritable duo, tantôt en dialogue et tantôt en fusion. Ce concert, d'ailleurs, n'était pas une simple reprise du nouvel album de Yom intitulé Célébration, mais une libre interprétation de celui-ci, faisant la part belle à l'improvisation, afin d'emmener l'auditoire jusqu'à la transe. Un auditoire totalement conquis par ce concert exceptionnel, et qui a longuement ovationné ces deux artistes extraordinaires.

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Bérénice mise en scène par Muriel Mayette-Holtz

Pour ouvrir sa première saison après un festival très réussi, La Scala Provence, nouvel espace de spectacle avignonnais mais aussi lieu de résidence d'artistes et de création pluridisciplinaire, nous a proposé hier une mise en scène très épurée de Bérénice. Point d'hécatombe finale ni de débat cornélien dans cette pièce de Racine qui, sciemment, a voulu dépouiller cette tragédie de tout rebondissement mélodramatique pour privilégier l'exaltation lyrique de l'expression de l'amour et du renoncement à l'amour. Si le cœur a ses raisons, Titus, dès le début de la pièce, fait le choix de la raison d'état, en renonçant à son amour pour Bérénice afin de pouvoir être sacré empereur, comme Louis XIV, après lui, avait renoncé à la belle Marie Mancini pour accéder au trône. Même si d'importantes coupes ont été opérées dans le texte originel, Muriel Mayette-Holtz (ancienne sociétaire puis administratrice générale de la Comédie-Française et actuelle directrice du Théâtre national de Nice) reste fidèle à l'intention de l'auteur avec une mise en scène minimaliste, recentrant le spectacle sur l'enjeu principal et magnifiant la langue de Racine. Le décor et les costumes sont à la fois très sobres et intemporels. Et la musique originale de Cyril Giroux, faisant écho à la musicalité des vers de Racine, confère à l'ensemble une profondeur extraordinaire. Carole Bouquet, avec l'élégance et la retenue qui la caractérisent, incarne une Bérénice poignante mais restant digne devant le sacrifice auquel elle finit par consentir. Ses deux partenaires principaux, Frédéric de Goldfiem et Jacky Ido, incarnant les deux rivaux masculins de ce triangle amoureux, sont formidables de justesse et d'expressivité.

Bérénice mise en scène par Muriel Mayette-Holtz
(c) Sophie Boulet
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Le Chevalier à la rose pour la première fois à l’Opéra Grand Avignon

L’Opéra Grand Avignon présentait hier, pour la première fois, le chef d’œuvre de Richard Strauss, Le Chevalier à la rose, écrit en collaboration avec le dramaturge Hugo van Hofmmansthal. Si l’argument se rapprocherait plutôt a priori de celui d’une comédie, avec de nombreuses références aux personnages des pièces de Molière ou encore à l’opéra-bouffe de Mozart Les Noces de Figaro, la richesse du livret et la puissance de la musique en font une œuvre majeure du XXème siècle, sur le thème du temps qui passe et de la fin d’un monde.

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Thomas Ibanez Quintet feat Joe Magnarelli à l’Oriflamme

Après un premier concert en février dernier pour l'inauguration de L'Oriflamme, le saxophoniste virtuose Thomas Ibanez est revenu hier enflammer cette nouvelle salle avignonnaise, accompagné cette fois par un géant américain de la trompette, Joe Magnarelli, et par les trois autres membres de ce quintet d'exception : Patrick Cabon au piano, Fabien Marcoz à la contrebasse et Bernd Reiter à la batterie. Animés par une complicité faisant plaisir à voir, et à entendre, ces cinq musiciens hors pair ont régalé un public conquis d'un concert hommage autour du répertoire de Lee Morgan, disparu il y a cinquante ans, et considéré comme l'un des représentants majeurs du courant hard bop. Dans l'ambiance intimiste de cette petite salle, située dans le coeur historique d'Avignon, ce concert acoustique, au son d'une incroyable pureté, invitait les spectateurs à un voyage imaginaire dans une cave de Saint-Germain-des-Prés ou dans une boîte de jazz new-yorkaise.

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François Moschetta : dialogue entre Matisse et un piano

Dans le cadre du jardin du Musée Angladon, à la nuit tombante François Moschetta a donné un récital de piano en contrepoint de l’exposition « Le désir de la ligne. Henri Matisse dans les collections Jacques Doucet ». Déjà invité par l’Opéra du Grand Avignon en novembre 2021, François Moschetta, lors d’un mémorable Midi à l’Opéra, avait captivé l’auditoire avec le récit du destin tragique de Scriabine, grand compositeur et pianiste russe qui avait consacré sa vie à la recherche des harmonies et des combinaisons synesthésiques. Dans une démarche proche, inspiré par la visite de l’exposition, François Moschetta a cherché les correspondances entre le travail de Matisse et l’art du piano. En s’appuyant sur des citations ou des titres d’œuvres, tirées au sort par le public, comme s’il était un « juke-box », il a fait dialoguer les œuvres de Matisse avec plusieurs pièces pour piano.

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Opéra Grand Avignon : saison de la lune 2022-2023

La saison 2022-2023 de l’Opéra Grand Avignon, imaginée par Frédéric Roels son directeur, offre une nouvelle fois une réjouissante combinaison de spectacles audacieux et de chefs d’œuvres du répertoire, à l’image des quatre nouvelles productions de la saison lyrique : l’incontournable Chevalier à la Rose de Strauss, le superbe Bastien et Bastienne de Mozart, proposé sous une forme participative, mais aussi la Sérénade de Sophie Gail, un opéra-comique du XIXème siècle, et enfin la création mondiale de l’opéra Three Lunar Seas de Joséphine Stephenson, un événement très attendu auquel le public est associé en étant invité aux différentes étapes du processus de création (cf. article de Libre Théâtre Création de l’opéra « Three lunar seas »).

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François Rabelais portrait d’un homme qui n’a pas souvent dormi tranquille

Rabelaisien, gargantuesque, pantagruélique... peu d'écrivains auront fourni à la langue française, par-delà les siècles, autant de superlatifs. Rabelais, en effet, c'est la substantifique moelle de l'esprit français, caractérisé non seulement par un hédonisme sans limite, mais aussi par une quête sans fin de la liberté. Bien avant Molière, et bien avant les Lumières, qui ouvrirent le chemin à la Révolution, cet ecclésiastique anti-clérical de la Renaissance, à la fois médecin et écrivain, défia à son corps défendant le pouvoir de l'Église pour critiquer la société de son époque. Il fut pour cela poursuivi sa vie durant par les théologiens de la Sorbonne, et il n'échappa au bûcher que grâce à de puissants protecteurs... et par sa capacité à déménager promptement. Philippe Bertin incarne un Rabelais combatif et facétieux, toujours sur le qui-vive et sur le départ, tandis que Michel Laliberté joue tour à tour les principaux ennemis de cet écrivain accusé d'hérésie, mais aussi les quelques amis qui, y compris au sein de l'Église, lui auront finalement permis de mourir dans son lit, en nous laissant une œuvre comptant toujours aujourd'hui parmi les trésors de la littérature française. Rabelais, c'est la démesure, y compris dans le langage. Cette démesure sans laquelle aucune liberté n'est possible. À commencer par la liberté d'expression. Un spectacle salutaire, à une époque où la censure, qui va toujours avec la bien-pensance des moutons de Panurge, menace encore et toujours notre liberté de penser.

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