Scrupules d’Octave Mirbeau

Scrupules d’Octave Mirbeau

19 mars 2016
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Scrupules d’Octave Mirbeau

Pièce en un acte, créée le 2 juin 1902 au Théâtre du Grand Guignol. Publiée en 1904 dans le recueil Farces et moralités.
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Lien vers la notice sur data.libretheatre.fr

L’argument

Un Voleur, qui est en réalité un homme du monde accompagné de son valet de chambre, est surpris en plein travail par le Volé, réveillé en sursaut. En attendant l’arrivée du commissaire de police, le Volé entame une conversation de salon avec son Voleur lui demandant les raisons du choix de cette profession. Le Voleur répond que c’est par excès de scrupule : après avoir essayé plusieurs professions (le commerce, la finance, le journalisme, la politique…) et s’être aperçu que le vol règne partout, il a choisi de voler loyalement et honnêtement. Convaincu, le Volé éconduit le commissaire et raccompagne le Voleur par la grande porte.

Pour aller plus loin

Lire la préface de Pierre Michel sur Scrupules d’Octave Mirbeau sur le site mirbeau.asso.fr.

A propos de Marius Jacob

C’est peut-être la figure de Marius Jacob, « anarchiste illégaliste » qui inspira Octave Mirbeau. Chef des  » Travailleurs de la nuit », il ne volait que certains  représentants ou défenseurs de l’ordre social jugé injuste : patrons, juges, militaires, clergé… Un pourcentage de l’argent volé était reversé à la cause anarchiste et aux camarades dans le besoin. Il est arrêté en 1903 et jugé deux ans plus tard. (voir la notice sur wikipedia)

Un extrait

Le Voleur.
J’ai débuté dans le haut commerce… Les sales besognes que, nécessairement, je dus accomplir, les ruses maléficieuses, les ignobles tromperies…, les faux poids…, les coups de bourse…, les accaparements répugnèrent vite à mon instinctive délicatesse… à ma nature franche… empreinte de tant de cordialités et de tant de scrupules. Je quittai le commerce pour la finance…

Le Volé.
C’était, Monsieur, permettez-moi de vous le dire, tomber de Charybde en Scylla… ou, si vous aimez mieux… échanger votre commerce borgne… contre une finance aveugle…

Le Voleur.
Sans doute… Aussi la finance me dégoûta tout de suite… Je ne pus me plier à lancer des affaires inexistantes, à émettre de faux papiers… de faux métaux… à organiser de fausses mines, de faux isthmes, et de faux charbonnages… Penser perpétuellement à canaliser l’argent des autres vers mes coffres, à m’enrichir de la ruine lente ou soudaine de mes clients, grâce à la vertu d’éblouissants prospectus, et à la légalité de combinaisons extorsives… me fut une opération inacceptable, à laquelle se refusa mon caractère, ennemi du mensonge… Je songeai alors au journalisme…

Le Volé.
De mieux en mieux…

Le Voleur.
Il ne me fallut pas un mois pour me convaincre que, à moins de se livrer à des chantages pénibles et compliqués…, le journalisme ne nourrit pas son homme… Et puis, vraiment, il est fort pénible, pour des personnes comme moi, qui possèdent une certaine culture, d’être les esclaves de sots ignorants ou grossiers, dont la plupart ne savent ni lire ni écrire, sinon leurs signatures, au bas de quittances ignominieuses… Oh ma foi, non ! Alors… je crus que la politique…

Le Volé, il rit à se tordre.
Ha !… Ha !… Ha !…

Le Voleur.
C’est cela… n’en disons pas autre chose… (Le rire calmé.)… Ensuite, je voulus devenir un homme du monde… un véritable homme du monde… ce que nous appelons un homme du monde professionnel…

Le Volé.
Situation bien encombrée aujourd’hui… et bien précaire.

Le Voleur.
Oui… mais… tant vaut l’homme… tant vaut la place. Je suis joli garçon… j’ai de la séduction naturelle et acquise… la pratique du sport… une santé de fer… de l’esprit…

Le Volé.
Oh ! l’esprit… c’est plutôt gênant…

Le Voleurrectifiant.
Assez d’esprit, je crois… pour simuler merveilleusement tous les divers genres de stupidité et de médiocrité nécessaires à une telle fonction. De l’esprit à rebours, si j’ose dire…

Le Volé.
Il en faut beaucoup…

Le Voleur.
J’en ai beaucoup… J’ai aussi le goût des choses traditionnelles… des relations étendues, la connaissance approfondie des codes de l’honneur… Un peu maquignon, un peu tapissier, duelliste heureux, arbitre plein de subtilité, joueur impassible et chanceux, rien ne m’était si facile que de me faire recevoir d’un cercle coté, d’être invité un peu partout… de faire la navette entre le bureau de l’homme d’affaires et le cabinet de toilette d’une femme à la mode, être le rabatteur de l’un et le pourvoyeur de l’autre… Seulement, voilà… j’avais trop de scrupules…

Le Volé.
Évidemment…

Le Voleur.
Tricher au jeu ; aux courses, tirer un cheval ; meubler de jeunes cocottes, en démeubler de vieilles ; vendre mon nom, mes influences au profit d’un nouveau Kina, d’un banquier douteux, d’une chemisier réclamiste, d’un fabricant d’automobiles, d’un étranger millionnaire, ou d’une jolie femme ?… Être de la Patrie-Française et du Tir aux pigeons… vanter les romans de M. Bourget, les pièces de M. de Massa, les manifestes de M. le duc d’Orléans, et défoncer sur les hippodromes les chapeaux de M. Loubet ?… Ma foi, non !… Je reconnus, tout de suite, que ce serait au-dessus de mes forces.

Le Volé.
Ah ! dame ! ça n’est pas une sinécure.

Le Voleur.
À qui le dites-vous… Bref, j’épuisai ainsi tout ce que la vie publique ou privée peut offrir de professions honorées et de respectables carrières, à un jeune homme intelligent et délicat, comme je suis…

Le Volé.
Et psychologue…

Le Voleur.
Si vous voulez… Je vis clairement que le vol — de quelque nom qu’on l’affuble — était le but unique et l’unique but de toutes les activités humaines… mais combien dissimulé… combien déformé, par conséquent, combien plus dangereux !… Je me fis donc le raisonnement suivant : « Puisque l’homme ne peut échapper à cette loi fatale du vol, il serait beaucoup plus honnête qu’il le pratiquât loyalement et qu’il n’entourât pas son naturel désir de s’approprier le bien d’autrui, d’excuses décoratives, de qualités somptueuses, dont la parure euphémique ne trompe plus personne aujourd’hui… » Et tous les jours, je volai… Je volai honnêtement… Je pénétrai, la nuit, avec effraction, dans les intérieurs riches… je prélevai, une fois pour toutes, sur les caisses des autres, ce que je juge nécessaire à mes besoins matériels, intellectuels et sentimentaux… au développement de ma personnalité humaine… pour parler comme les philosophes… Cela me demande quelques heures, entre une causerie au club, et un flirt au bal… Hormis ce temps, je vis comme tout le monde… mieux que tout le monde… et, quand j’ai fait un bon coup, je suis accessible à toutes les générosités…

Le Volé.
Vous êtes heureux ?

Le Voleur.
Autant qu’on peut l’être dans une société mal faite, où tout vous blesse, et qui ne vit que de mensonge. Ce qu’il y a de sûr, c’est que ma conscience délivrée ne me reproche plus rien… car de tous les êtres que j’ai connus, je suis le seul qui ait courageusement conformé ses actes à ses idées et adapté hermétiquement sa nature, à la vraie signification de la vie… (Avec une mélancolie souriante.) si tant est que la Vie ait une signification…


Pour aller plus loin :

Tout le théâtre d’Octave Mirbeau
Biographie d’Octave Mirbeau
Le site mirbeau.asso.fr consacré à Mirbeau

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