La rue de la Pompe de Georges Courteline

La rue de la Pompe de Georges Courteline

6 mars 2016
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La Rue de la Pompe de Georges Courteline

Extraite des Facéties de Jean de la Butte (1892).
Distribution : 3 hommes
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Le texte

http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b8440275k

Plan commode de Paris, avec les lignes d’omnibus et tramways (1891). Source : Bnf/ Gallica

 

Piégelégrimpé sur une borne et s’efforçant de déchiffrer le nom d’une rue, à la lueur d’un bec de gaz.

Rue…rue…rue des Troubadours. Pas encore ça, nom d’un tonneau ! Ah ! c’est égal, c’est un peu épatant de penser que je ne puisse pas réussir à trouver la rue de la Pompe !… (Il redescend de sa borne et allume une cigarette.) Ce qui m’arrive est fantastique !. Venu à Paris pour huit jours…(je suis de Cancale…) et descendu… (il n’y a pas de sotte patrie…) chez mon beau-frère, Courgougniou, 344, rue de la Pompe, je commis l’imprudence de venir seul, tantôt, visiter la nouvelle église du Sacré-Cœur. Le tramway du Trocadéro m’avait amené place Pigalle ; je pensais m’en retourner par le même chemin, mais le malheur voulut que je me trompasse de voiture et qu’au lieu de l’omnibus place Pigalle-Trocadéro, je prisse l’omnibus place Pigalle-Halle-aux-Vins. Vous savez ce que c’est, n’est-ce pas ; quand on ne sait pas ? J’arrivai au Jardin des Plantes. Là… — Il doit être au moins dix heures ! – j’abordai un gardien de la paix, auquel je contai ma méprise.

« Vous n’avez qu’une chose à faire, me dit cet homme plein de bon sens. Voici la Seine ; prenez le bateau du Point-du-Jour ; vous débarquerez au Louvre où vous trouverez le tramway de Passy. » Très bien. Je remerciai ; je pris le bateau. Malheureusement, je le pris à rebrousse-poil ; c’est-à-dire qu’au lieu du bateau qui se rendait au Point-du-Jour, je pris celui qui en venait. Fatalité… J’arrivai… (Il tire sa montre.) Oh ! nom d’un tonneau ! onze heures vingt !… — au pont de Charenton. — Et encore, ma montre retarde… — Arrivé au pont de Charenton, je fis…— les Courgougniou doivent être dans une inquiétude !… — je fis, dis-je, ce que vous eussiez fait certainement à ma place ; je sautai d’un bateau dans l’autre et refis, en sens inverse, le chemin déjà parcouru. Je débarquai au Louvre. Au Louvre je pris place dans le tramways de Passy. Nous partîmes. Au bout de trois quarts d’heure je demandai au conducteur : « Ne sommes-nous pas rue de la Pompe ? » Il me répondit : « Non, Monsieur, nous sommes boulevard Picpus. » Je m’étais trompé une troisième fois ; j’étais dans le tramway de Vincennes. Fatalité!… Je mis pied à terre avec toute la précipitation que vous pouvez imaginer et m’ouvris de mes infortunes à un deuxième gardien de la paix qui me consola en ces termes : « C’est bien fait pour vous ! Quand on ne sait pas, on demande ! Tâchez que ça ne vous arrive plus. En attendant, voyez voir à écouter ce que je vais vous dire. Vous voyez bien cette maison, là-bas ? C’est la station du Bel-Air. Allez-y. Le chemin de fer de Ceinture y passe. Vous le prendrez et vous serez à Passy dans une heure. » Cinq minutes après j’étais dans le convoi ; une heure plus tard le chef de train hurlait la station de Passy, où je descendis comme de naturellement. Depuis ce temps, chose inexplicable, j’erre par la solitude de ce quartier endormi, sans réussir à trouver la rue de la Pompe. C’est épatant, hein? Si encore je rencontrais quelqu’un, je demanderais… (Tendant l’oreille). J’entends du bruit. Oh ! un passant ! (Il se précipite, mouvement d’effroi du passant.) Rassurez-vous, Monsieur ; je ne suis pas un malfaiteur, mais un pauvre provincial qui ne retrouve plus son chemin. Voudriez-vous être assez bon pour m’indiquer la rue de la Pompe ?

Le Monsieur.
La rue de la Pompe ? C’est à Passy, la rue de la Pompe !

Piégelé.
Sans doute.

Le Monsieur, stupéfait.
Ah ça ! mais, vous croyez-vous donc ?

Piégelé.
A Passy, ne vous en déplaise.

Le Monsieur.
Oui ? Hé bien ! vous êtes à Boissy.

Piégelésursautant.
A Boissy ! ! !

Le Monsieur.
A Boissy-Saint-Léger, oui, Monsieur.

Piégelé.
Fatalité !
(Il se laisse choir sur la borne).

Le Monsieur.
Voyons, monsieur, il faut être homme et ne pas vous frapper comme ça.

Piégelé.
Ne pas me frapper, dites-vous ? Il ne faut pas que je me frappe ? Dieu pardonne à votre ignorance qui m’engage à ne pas me frapper…

Le Monsieur.
En vérité, vous m’effrayez !… Oserais-je vous demander quelle catastrophe vous…

Piégelé.
Je vais vous le dire.
(Seconde édition du récit ci-dessus.)

Le Monsieur.
Tout s’explique ! Au Bel-Air, c’est le croisement de la ligne de Ceinture et de la ligne de Vincennes ; vous aurez pris l’une pour l’autre.

Piégelé.
Je commence à le craindre.

Le Monsieur.
Vous pouvez même en être sûr. Enfin ne vous désolez pas. La gare de Boissy est au bout de la rue et un train passe à minuit dix, qui vous ramènera à Paris. Seulement hâtez-vous !

Piégelé.
Que d’obligations !
Il s’éloigne vivement, gagne la gare et saute dans le train, qui partait.

Piégelé.
Nom d’un tonneau, il était temps ! (A un voisin, qui somnole dans l’angle du compartiment). Je vous demande pardon, Monsieur : à quelle heure serons-nous à Paris ?

Le voisin.
A Paris ! nous en venons, Monsieur. Nous allons à Brie-Comte-Robert.

Piégelé,les yeux aux ciel.
Fatalité ! Fatalité !

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