Quand on plaide en divorce de Georges Courteline

Quand on plaide en divorce de Georges Courteline

6 mars 2016
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Quand on plaide en divorce de Georges Courteline

Saynète extraite des Ombres parisiennes.
Distribution : 2 hommes, 1 femme
Texte à télécharger gratuitement sur Libre Théâtre.
Lien vers data.libretheatre.fr

Le texte

Le juge chargé de l’enquête.
En feuilletant les pièces du dossier je vois madame que vous alléguez notamment la réserve de votre mari. À quel endroit, cette réserve ?
Madame,
qui rougit légèrement.
Je dois spécifier l’endroit ? C’est absolument nécessaire ?
Le juge.
… Heu !… mon Dieu, oui et non. Veuillez spécifier, du moins, la nature et l’importance de votre grief.
Madame.
C’est bien simple. J’ai épousé monsieur au mois de mai dernier. J’avais alors vingt ans à peine, monsieur en avait quarante-deux. J’apportais soixante mille francs de dot, monsieur, lui, apportait ce qu’on est convenu d’appeler des espérances, la perspective d’un gros héritage à venir. Un gros héritage ! Ah ! Là là ! … (haussement d’épaules.) La défroque du quatrième officier de Marlborough, oui ! Le soir de nos noces, maman me mit au lit et me dit : « Mon enfant, l’heure est venue. Prépare-toi à de grosses révélations. »
Le juge.
Eh ! Eh !
Madame.
C’est bien, je me prépare à de grosses révélations. Monsieur arrive, se déshabille, se glisse près de moi et saisit…
Madame fond en larmes
Le juge, très contrarié.
De grâce madame, calmez-vous, et continuez votre récit. C’est d’un intérêt !…
Madame,  essuyant ses yeux.
Donc monsieur se glisse près de moi et saisit …cette occasion pour m’avouer qu’il avait eu une jeunesse dévastatrice.
Monsieur.
Léontine, je te jure que c’est la vérité.
Madame.
Oh, il est inutile de le jurer, je le sais de reste ! Mais vous auriez pu me le dire un peu plus tôt.
Monsieur.
Non ! Tu n’aurais plus voulu de moi, et les soixante mille francs m’auraient passé sous le nez ! Que voilà bien l’égoïsme des femmes.
Le juge.
Si bien madame qu’en fait de révélations ?…
Madame.
Ça se borne là, oui, monsieur. Et depuis ça n’a pas changé.
Le juge.
Vous avez entendu monsieur ? À vous de répondre.
Monsieur.
… ( geste vague )
Le juge.
C’est tout ?
Madame.
Certainement. Monsieur n’en dit jamais plus long.
Le juge.
Et vous êtes sûre madame que vous n’avez rien négligé pour rendre la… parole à ce muet ?
Madame, les bras au ciel.
Ah, Dieu !…
Le juge.
Les stimulants ? les excitants ? les épices ? les bons procédés ? les petits services amicaux qu’on se rend volontiers entre époux ?
Madame.
Tout, je vous dis ! j’ai essayé tout !
Le juge.
Et, cela, sans effet ?
Madame.
Sans effet sur lui, oui. Sur moi, c’est une autre paire de manches.
Un temps.
Le juge.
Il me reste à vous remercier madame, d’avoir bien voulu me fournir ces détails si captivants, malheureusement, la justice ne peut rien pour vous, et je me vois dans l’obligation de confesser mon impuissance.
Madamefurieuse.
Ah, ça ! Vous êtes donc tous les mêmes ?
Le juge.
J’ajoute toutefois que la loi est bonne personne et qu’il est avec elle des accommodements. Si monsieur, par exemple, consentait à vous battre…
Monsieur,  avec indignation.
Moi ? Toucher ma femme ? Jamais !
Le juge.
Alors !…
Madame, stupéfaite.
Et c’est pour en arriver là que vous me faites raconter des saletés depuis une heure !
Le juge, souriant.
Soyez indulgente, chère madame : ce sont là nos petits bénéfices !

 

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