Michel Pauper d’Henry Becque

Michel Pauper d’Henry Becque

5 février 2017
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Michel Pauper de Henry Becque

Drame en cinq actes et sept tableaux, représenté pour la première fois à Paris sur le théâtre de la Porte-Saint-Martin le 17 juin 1870.
Distribution : 9 hommes, 4 femmes
Texte intégral de la pièce à télécharger gratuitement sur Libre Théâtre.
Lien vers la notice sur data.libretheatre.fr

L’argument

M de la Roseraye, un industriel, exploite les découvertes de Michel Pauper, un simple ouvrier, chimiste  autodidacte un peu frustre, qui boit pour se donner du courage. Michel tombe amoureux d’Hélène la fille de l’industriel et la demande en mariage. Mais celle-ci, romantique et exaltée, s’est éprise du  comte de Rivailles, un jeune homme cynique et amoral, qui ne veut pas l’épouser.  M. de la Roseraye apprend qu’il est ruiné et se suicide.  Michel transformé par sa rencontre avec Hélène ne boit plus, se consacre à son travail et dirige une fabrique. Mme De la Roseraye apprécie son intelligence et sa bonté, mais il est toujours méprisé par sa fille. Hélène révèle à l’oncle du comte de Rivailles que celui-ci a abusée d’elle. Le vieil oncle lui propose de l’épouser. Poussée par sa mère, Hélène épouse Michel, qui est devenu un patron héroïque et très respecté. Il a de plus fait une extraordinaire découverte. Le soir de ses noces, Hélène lui avoue qu’elle a aimé avant lui. Dévasté, Michel est pris d’un accès de violence. Hélène s’enfuit et se réfugie chez le comte. Michel retombe dans la boisson et sombre dans la folie.

« Lorsque j’ai écrit Michel Pauper, j’ai rassemblé autour d’une intrigue romanesque tout ce que le socialisme d’alors comportait de revendications…. » Extraits des Souvenirs d’un auteur dramatique, par Henry Becque (Source : Gallica)

La création de Michel Pauper

« Michel Pauper fut d’abord présenté par Becque à la Comédie-Française, mais les membres du comité trouvèrent que la pièce dépassait les bornes fixées par eux à la fantaisie. Accepté à l’Odéon, M. Ghilly, le directeur de ce théâtre, mettait le manuscrit dans un tiroir et ne pensait plus à le faire jouer. Becque qui commençait déjà à avoir une âme processive, l’assigna bientôt devant les tribunaux, parce que selon lui, les théâtres subventionnés devaient jouer les jeunes de préférence. Il estimait Michel Pauper digne de n’importe quel théâtre de Paris. Le procès commenté par tous les journaux, avait éveillé la curiosité du public. Les juges ne lui ayant pas donné raison, Becque comprit qu’il fallait faire appel devant son vrai juge, l’opinion publique.  Au début de 1870, il retira sa pièce de l’Odéon et se mit à la recherche d’un théâtre disponible. M. Raphaël Félix, directeur de la Porte-Saint-Martin, était allé en Angleterre pour placer des actions de son théâtre. Becque lui écrivit pour lui demander sa scène. M. Félix lui envoya une réponse favorable et appuya le lancement de ses actions en Angleterre, en faisant valoir dans la presse que son théâtre n’était jamais forcé de fermer ses portes même en été. En effet, on était a fin de saison. Les théâtres approchaient de leur clôture annuelle. Il faisait chaud. Cela n’empêcha pas Becque de pousser jusqu’au bout le plan qu’il avait entamé. Le théâtre loué, il fallait maintenant recruter des interprètes. (…) 

http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5450300c/f1.item

Le Théâtre illustré, n°78, 1870. Source : BnF/Gallica

Le publie goûta la pièce. Il y eut des applaudissements et quelques sourires ironiques; mais la représentation fut incontestablement un succès. Tous les critiques furent unanimes à le dire.  La presse fut bonne. Sarcey, parlant dans Le Temps de la scène du quatrième acte entre Michel et Hélène disait : « On n’écrit pas de ces scènes-là sans être né pour le théâtre. (…) Malgré  ce succès de première, nous lisons dans Le Gaulois huit jours plus tard, le 26 juin 1870 : « Les recettes de Michel Pauper deviennent de plus en plus insignifiantes, et M. Becque va être obligé de retirer sa pièce de l’affiche à cause de l’impossibilité où il se trouve de payer son cachet quotidien de cent cinquante francs à son principal interprète M. Taillade. »Il faisait trop chaud. On préférait l’air frais de la campagne à l’atmosphère étouffante du théâtre. Malheureusement on était en plein été. Et puis, ce Paris que Michel Pauper s’efforçait d’attirer était un Paris nerveux et fiévreux, entièrement pris dans les terribles préoccupations politiques  de l’heure. (…) Dix-neuf jours après la première, Becque à bout de courage, prenait une résolution désespérée ; il ordonnait de ne plus poser les affiches. Le lendemain, 8 juillet, il partait avec son héroïne pour Trouville. C’est là qu’ils apprirent que la France venait de déclarer la guerre à la Prusse. » Source : Eric Allen Dawson, Henry Becque, sa vie et son théâtre, 1923 sur archive.org

Texte d’Octave Mirbeau

Paru dans Gil Blas du 28 décembre 1886, à propos des représentations au Théâtre de l’Odéon de Michel Pauper. (Source  : BnF/Gallica)
Entr’acte
Dans un couloir :
Deux littérateurs, très célèbres, très décorés, se sont rencontrés. Ils causent, adossés au mur, les mains dans les poches.
— Que pensez-vous de Michel Pauper ?
— Vous savez, moi, je ne transige pas… Je suis pour le théâtre nouveau… La convention, ne me parlez pas de la convention ! Dans une pièce, je cherche l’humanité – l’humanité scénique, l’humanité-théâtre, bien entendu ; – mais enfin l’humanité. Les ficelles, les éternelles rengaines, les vieux colonels, tout le guignol démantibulé et poussiéreux de Scribe, de Sardou, je n’en veux pas… Je n’en veux pas!… Des caractères vrais, de la psychologie curieuse, des notations hardies, de grands cris poussés des entrailles même de la vie, voilà ce que je comprends, ce que j’aime. Je suis de mon temps.
— Alors, vous aimez Michel Pauper ?
— Je vais vous dire. Eh bien, non, je n’aime pas Michel Pauper. Et savez-vous pourquoi je ne l’aime pas, votre Michel Pauper ? Parce que, dans la pièce de M. Becque, il n’y a pas un seul personnage à qui je puisse m’intéresser, disons le mot, un seul personnage sympathique, sympathique ! Saisissez-vous bien ? Or, au théâtre, tout est là ! Il faut que je puisse m’intéresser à un personnage, et ce personnage ne sera intéressant qu’autant qu’il sera sympathique; il ne sera sympathique qu’autant qu’il sera intéressant. Je vous défie de sortir de ce dilemne.
— Mais qu’appelez-vous un personnage sympathique ?
— Un personnage sympathique est un personnage jeune, riche, noble, beau, doué de toutes les vertus qui, durant quatre actes, accomplit des actions prodigieuses, et épouse, au cinquième acte, une jeune fille belle et pauvre, qui a commis une faute, malgré elle. Je vais même plus loin… venez ! Il est question dans Michel Pauper d’un sergent-fourrier, qui se fait entretenir par les femmes. On s’est indigné et on a eu raison. Ces choses-là sont répugnantes, au double point de vue de la morale et du patriotisme. Et puis quoi !… Un simple sergent-fourrier, cela manque d’ampleur ! Au théâtre, l’intérêt ne commence véritablement qu’au sous-lieutenant. Mais soit !. Acceptons ce fourrier ! Alors ne dites pas qu’il est entretenu par des femmes. Vous en faites un personnage repoussant. Si M. Becque connaissait le théâtre, le vrai théâtre, il eût mis un correctif, une compensation, ce que nous autres, écrivains consciencieux, qui respectons le public, appelons une soupape. Il eût expliqué que son sergent recevait de l’argent des femmes, pour venir en aide à sa mère pauvre, par exemple, ou à sa sœur mourante. Il eût fait entrer dans cette action vilaine, l’idée sublime, consolante, d’un sacrifice, d’un dévouement. De cette façon, le fourrier devenait sympathique, sym—pa—thi—que, tout en restant odieux. Et la salle entière applaudissait, au lieu de protester. Qu’est-ce que ça lui coûtait à M. Becque ? Rien du tout. Mais, voilà, comme tous les jeunes gens d’aujourd’hui, il veut épater le public au détriment de la justice et de la vérité.
— Cependant.
— Pas de cependant, mon cher, ce que je dis là est inflexible. Nous avons des règles dramatiques, que diable!. Le fourrier de M. Becque est-il théâtre ? Non. — Mon fourrier l’est-il ? Oui…
Toute la question est là ! C’est comme son ouvrier, il est absolument raté, c’est évident. Observez, je vous prie, que je ne parle même pas de l’inconvenance qu’il y a à mettre en scène des passions basses, des habitudes pénibles, des maladies morales répulsives… J’accorde que M. Becque en a le droit. Vous voyez jusqu’où je pousse la complaisance. Mais son ouvrier ! Un ouvrier qui a du génie et qui se grise ? Franchement, est-ce humain ? est-ce psychologique ? Je dirai plus… Est-ce bien social ? De deux choses l’une. Ou son ouvrier a du génie et, dans ce cas, il est clair qu’il ne doit pas se griser. Ou il se grise et, dès lors, il n’a pas de génie. Non, mais demander aux physiologistes, aux médecins, aux…
— Pourtant, Edgar Poe.
— Vous me parlez d’un Américain !…
— Et cet ouvrier qui, perd la mémoire au point de ne pas reconnaître sa propre femme !… Vous trouvez cela possible, vous  ?… C’est senti, ça ?… C’est scientifique  ?… C’est théâtre ?… Allons, allons il faut rire…
— Pourtant, Baudelaire….
— Baudelaire!… Baudelaire  !… D’abord, il n’était pas marié. Et puis, quoi !…Baudelaire était un poète, une espèce de fou que personne jamais ne put comprendre. On m’a conté qu’un jour Baudelaire, passant devant une glace, se vit, ne se reconnut pas et se salua en disant  : «  Bonjour, monsieur,…  » C’est absurde!… Dans ces conditions que devient la pièce de M. Becque ?… C’est bien simple, il n’y a plus de pièce. il n’y a plus rien !… Toutes ces violences, toutes ces outrances, c’est très joli, mais ça ne tient pas, devant le raisonnement  !…
— Vous disiez qu’il vous fallait de l’humanité au théâtre?
— Sans doute, il me faut de l’humanité. Mais est-ce que l’humanité est incompatible avec les idées que je viens de vous exposer  ? Je veux de l’humanité certainement, de l’humanité qui s’adapte à l’état d’un monsieur, qui sort de table, va passer quelques heures au théâtre, et entend y digérer béatement, sans secousses violentes. Voilà Augier, le grand Emile Augier !… Toutes ses pièces sont remplies de personnages sympathiques. Quand on assiste à une comédie d’Augier, on se sent meilleur, positivement. On est remué doucement… on aime la vertu, l’héroïsme, le sacrifice, on voudrait se dévouer  ; on demande à épouser tout de suite une jeune fille pauvre  ; à réparer des fautes anciennes. (…) Enfin le théâtre, c’est ça !
M Becque lui, a des mots terribles, des motifs qui troublent, qui vous forcent à penser, à réfléchir, qui ouvrent, tout d’un coup, sur les caractères, des gouffres abominables… Avec lui, je ne me sens pas à l’aise ; il me secoue violemment sur mon fauteuil, me prend à la gorge, me crie : «  Regarde-toi dans ce personnage. Voilà pourtant comment vous êtes faits, tous ! » Est-ce humain, je vous le demande ?.… Il a des raccourcis qui terrifient, des sensations impitoyables sur les êtres et sur les choses, il vous oblige à descendre avec lui dans le mystère de la vie profonde. Eh bien, non !… Je viens au théâtre, moi, pour m’amuser discrètement, dormir, si j’ai cette envie, être réjoui par une jolie femme qui passe, en maillot rose, les jupes bouffantes, les bras nus, ou par une belle toilette, ou par un beau décor… Je veux pouvoir, au besoin, m’instruire de ce qui se dit sur la scène, et me contenter de spectacles plastiques ; je veux oublier les réalités, consoler mes yeux avec d’éblouissantes lumières, mon esprit avec une littérature tranquille qui coule, gentiment, toujours pareille, comme l’eau d’une fontaine ; je veux rire à un calembour, à une bonne farce, si ma rate est en humeur de se désopiler. Avec M. Becque, on ne peut pas ! Il s’accroche, ce diable d’homme, à un pan quelconque de votre être, vous entraîne avec lui, vous commande de l’écouter, et ne vous lâche que quand il a fini de parler. Avec cela que ce sont choses agréables à entendre, car, qui que vous soyez, homme ou femme, bourgeois ou noble, avocat, notaire, ou mari, chacun est assuré de recevoir son paquet  ! Les Corbeaux, la Parisienne, je sais des gens qui s’exaltent à ces pièces, ils osent même prononcer le mot de chefs-d’œuvre  !… Voulez-vous mon opinion nette, carrée, sur M. Becque  ?… Il existe des gens peu délicats qui, ayant été invités à dîner en ville, vont ensuite raconter ce qui s’est dit, ce qui s’est passé devant eux. Eh bien, on dirait que M. Becque a été invité à dîner chez l’humanité, que celle-ci lui a confié bien des secrets, et qu’il les raconte au public. C’est de l’indiscrétion. D’ailleurs, je vous avoue que je ne suis pas sans inquiétude sur l’avenir de notre théâtre. On y voit maintenant des pièces fort étranges, dont les tendances sont les plus déplorables du monde. Nous allons au gâchis littéraire, à l’anarchie dramatique. Les dieux vénérables, gardiens du goût et de la tradition, vacillent et s’effarent sur leurs piédouches de marbre ; et le Barbare est là qui les menace. Quand on pense que Shakespeare a ses entrées, libres dans nos coulisses, Shake peare, ce fou, cet épileptique, n’est-ce point à faire frémir, n’est-ce point une vraie honte nationale ? Où sont les vaudevilles joyeux d’autrefois, où pétillait la mousse des vins de France  !… Maintenant tout semble sombrer dans l’alcoolisme du gin. La Cagnotte, quel chef-d’œuvre  ! Hamlet  ! quelle farce lugubre  !

 

Une curiosité : adaptation pour le cinéma par les Frères Pathé, en 1915, Un pauvre homme de génie, réalisé par  Henry Krauss.

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