Le Maître de Forges de Georges Courteline

Le Maître de Forges de Georges Courteline

3 mars 2016
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Le Maître de Forges de Georges Courteline

http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1158111d

Couverture de l’édition de 1910. Source : BnF/ Gallica

Texte établi par Libre Théâtre à partir de l’édition Coco, Coco et Toto, Albin Michel, Paris, 1905 (http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k66297d)
Saynète pour 1 homme, 1 femme
Texte intégral à télécharger sur Libre Théâtre.
Lien vers la notice sur data.libretheatre.fr.

L’argument

Un homme fait la lecture à sa femme et saute de temps en temps une page…


Le texte

Monsieur, qui se dispose à faire à madame la lecture du Maître de forges.
Tu y es. Coco ?
Madame.
Oui, Coco.
Monsieur.
Je commence. Nous en étions arrivés au moment où Philippe Derblay se dispose à quitter la chambre nuptiale
Il lit
« Vous venez en un instant de détruire tout mon bonheur, dit Philippe d’une voix émue, et je pleure madame, je pleure !… »
(s’interrompant.)
Mon Dieu que c’est joli, ce Maître de Forges et comme c’est humain ! Voilà soixante et onze fois que que je le relis ; n’importe ! c’est toujours avec la même admiration.
(il lit)
« Mais c’est assez de faiblesse, continua Derblay qui se leva et essuya du revers de la main une larme restée au bord de sa paupière. Vous parliez tout à l’heure de me payer votre liberté. Hé bien je vous la donne pour rien !… »
(s’interrompant.)
Ce qui me plaît là-dedans, c’est que c’est bien écrit. Ah ! la forme ! la forme ! il n’y a que ça ! Tu le comprendras quand tu seras plus familiarisée avec la littérature.
(il lit)
« Tout lien… »
(s’interrompant.)
Oh ! et puis tu verras la fin est encore plus chic !…
« Tout lien est rompu entre nous. Adieu, madame, voici votre appartement, voici le mien. A compter d’aujourd’hui, vous n’existez plus pour moi ! »
(s’interrompant.)
Et quand on songe qu’il y a des gens qui n’apprécient pas Georges Ohnet !…Faut-y être bête !

Madame.
Tu es assommant, tu sais, avec tes interruptions continuelles.

Monsieur.
Excuse-moi, ma chère amie. C’est l’enthousiasme qui me les arrache.
(Il lit)
« …n’existez plus pour moi. Ainsi parla le maître de forges, et, se retournant, il fit voir à Mlle de Beaulieu… »
(Il tourne la page.)
« …quelque chose d’énorme dont la fière jeune fille resta étonnée et troublée… »

Madame.
Quoi ? quoi ? qu’est-ce qu’il lui fait voir ? C’est dégoûtant, cette histoire-là !

Monsieur.
Ne fais pas attention ; j’avais passé une page.

Madame.
Mouille donc ton doigt.

Monsieur.
Rétablissons.
(Il lit)
« …et se retournant, il fit voir à Mlle de Beaulieu… plus de dédain hautain que de réel mépris. »

Madame.
A la bonne heure.
(La lecture continue.)

Monsieur, qui s’interrompt brusquement de nouveau.
Quelle connaissance du cœur humain ! Comme cette Claire de Beaulieu éprouve bien ce que nous éprouverions à sa place ! Et quelle noblesse dans l’expression !… Ah le mot juste ; tout est là !… Et on parle des symbolistes ! Tiens, Coco, veux-tu que je te dise ? ils me font suer, les symbolistes !
(Haussement d’épaules.)
Où en étais-je ? Ah oui !
(Il lit.)
« Le châtiment était terrible mais non disproportionné avec la faute. La jeune femme pu…
(Il tourne la page)
…ait des pieds… »

Madame.
Comment ! la jeune femme…

Monsieur.
Mais dame. Ah pardon chère amie, j’ai encore passé une page.

Madame, agacée.
Mouille donc ton doigt!

Monsieur.
Rerétablissons…
(Il lit.)
« la jeune femme pu… nie dans ce qu’elle avait de plus sensible : son orgueil… »

Madame.
A la bonne heure !
(La lecture continue.)

Monsieur, s’interrompant encore.
Fais bien attention, nous voici arrivés au point culminant du récit, et c’est ici que le psychologue se révèle magistralement dans le charmeur.
Ecoute ça:
« Alors je ne sais plus ce qui s’est passé en moi, expliquait Claire à la baronne de Préfond qui l’écoutait avec une attention extrême, je me sentis envahie de sen…
(Il tourne la page.)
…sues ».

Madame.
De sangsues ? envahie de sangsues ?…

Monsieur.
Mon Dieu… Oh ! que je suis bête… j’ai encore passé une page.
(Il lit.)
« de sen…timents » chère amie, de sentiments !…
« Je me sentis envahie de sentiments contraires à ceux qui m’avaient agitée jusqu’alors. »

Madame.
A la bonne heure. Mouille donc ton doigt.
La lecture s’achève. Minuit sonne. Monsieur renvoie la suite au prochain numéro. 

La scène du coucher.
Nuit complète

Monsieur, d’une voix qui se meurt.
Que la peau de ton épaule est douce, chère enfant !
(Long silence.) Puis : ·

Madame, que, sans doute, poursuit une idée fixe :
Mouille donc ton doigt.

 

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