Ma femme est en voyage de Georges Courteline

Ma femme est en voyage de Georges Courteline

27 février 2016
/ / /
Comments Closed

Ma femme est en voyage de Georges Courteline

Saynète pour 4 hommes, parue dans le recueil Le Miroir concave (1919).
Cette saynète est publiée dans Potiron (en 1890) sous le titre Le premier jour de bonheur.
Texte à télécharger gratuitement sur Libre Théâtre
Lien vers la notice sur data.libretheatre.fr

L’argument

Alors que sa femme est partie en voyage, un homme attend la visite d’une jeune femme. Sa sonnette n’arrête pas de retentir, mais à chaque fois, ce n’est pas la visite qu’il attend..

Le texte intégral

femmes_voyage

Illustration extraite du Miroir concave

Monsieur, chantonnant.
Ma femme est en voyage,
Elle est à Montpellier ;
J’ai huit jours de veuvage,
Il faut en profiter.
Consultant la pendule :
Trois heures vingt. Il est surprenant qu’elle ne soit pas arrivée. Ah ! on dira ce qu’on voudra; mais les instants qui précèdent la venue de la femme aimée sont bien les plus insupportables !…
On sonne.
Je la calomniais ; la voici.
Il jette précipitamment son cigare, rétablit d’un tour de main la belle harmonie de sa coiffure et se hâte d’aller ouvrir. Paraît un monsieur très bien mis.
Le Monsieur bien mis.
M. Guitare, s’il vous plaît ?
Monsieur, vexé.
Eh ! ce n’est pas ici ! Demandez au concierge.
Il referme la porte avec violence.
Idiot, va !
Haussement d’épaules.
En voilà une qui ne rate jamais !… Avec tout ça, qu’est-ce que j’ai fait de mon cigare ?
Vaines recherches. Geste d’agacement. Il va à la caisse de cigares ouverte sur un coin de la cheminée, en puise un, le brise, le flaire et le décapite du bout des dents.
L’erreur de cet imbécile me coûte un londrès de sept sous.
Il s’allume.
Puisqu’elle tarde, je vais vous conter de quelle façon j’ai fait la connaissance de cette femme charmante. C’était la semaine dernière. J’avais eu cette singulière curiosité d’entrer à l’Ecole des Beaux-Arts, voir les concours de peinture du prix de Rome. On ne sait vraiment, quelquefois, où vous mènerait le désoeuvrement. J’étais là depuis un quart d’heure, bâillant comme une huître au soleil devant je ne sais plus quelle lourde machine pataudière et indigeste, quand tout à coup, derrière moi, une voix très douce prononça :
— Je vous demande pardon, Monsieur, de qui est ce tableau, je vous prie ?
Je tournai aussitôt la tête.
La personne qui m’avait parlé était une exquise jeune femme.
Non, je vous assure, sérieusement, que c’était une jeune femme exquise. Elle avait ce charme troublant qu’ont les blondes très blondes en deuil, et je la reconnus pour Parisienne de race, rien qu’à l’odeur de sa voilette. Vous dire qu’elle était jolie, mon Dieu, peut-être bien tout de même qu’elle ne l’était pas tout à fait, mais bien plus que cela, à coup sûr, avec ses yeux couleur beau temps, trop petits, et sa bouche assez comparable à une fleur qui eût souri.
Elle reprit :
— Le nom de l’artiste, s’il vous plaît ? Ces tableaux ne sont pas signés, c’est ennuyeux.
Je m’empressai de la renseigner et je m’attendais de sa part à un remerciement banal, mais elle fit simplement : « Ah ! » et elle demeura, la tête un peu levée, avec une toute petite ligne de lumière le long du nez et du menton.
Puis au bout d’un instant :
— Il est bien ce tableau.
Je ne voulus pas la contrarier.
— Meilleur, dis-je, que tous les autres. Elle me regarda :
— Vous êtes artiste, Monsieur ?
Cette persistance à lier connaissance avec moi commença à me faire réfléchir. Tout homme porte en soi un paon toujours prêt à faire la roue, et tout de suite l’idée d’une conquête m’arriva.
— Ça, pensais-je, c’est un coup de veine ; une bonne fortune qui se présente. Tâchons de nous montrer adroit et de saisir l’occasion aux cheveux.
Je répondis…
On sonne.
Je vous demande pardon, mais je vous raconterai la suite une autre fois.
Même jeu que précédemment. Le cigare jeté, petites coquetteries devant la glace, etc., etc. La porte ouverte, un monsieur très mal mis paraît.
Le Monsieur mal mis.
Monsieur, je suis courtier en photographies ; je viens vous proposer votre portrait. De grandes facilités de paiement…
Monsieur,furieux.
Vous m’embêtez.
Le Monsieur mal mis.
Monsieur, écoutez-moi. Les plus hautes notabilités de Paris honorent de leur clientèle la maison que je représente : M. de Rothschild, M. Alfred Capus, M. Bernardin de Saint-Pierre…
Monsieur.
Voulez-vous me ficher le camp, espèce de mendiant, fainéant !
Il repousse la porte.
Si ce n’est pas odieux de songer que dans une ville comme Paris on ne puisse être à l’abri de telles invasions !
Un temps. Machinalement il cherche son cigare.
Qu’est-ce que j’ai fait de mon cigare ?
Nouvelles recherches. II se décide à en allumer un troisième.
Je ne me rappelle plus ce que je disais… Ah ! oui.
Je répondis à la jeune femme que je n’étais point artiste, mais que je me ferais un plaisir de mettre mes faibles lumières au service de son inexpérience.
— Vraiment ? dit-elle alors gaiement, vous auriez cette complaisance ? Eh bien, tant pis pour vous, j’accepte ! Figurez-vous que j’adore la peinture et que je n’y connais rien du tout : c’est ridicule.
D’elle-même, elle m’avait pris le bras, et nous allions d’une toile à l’autre, causant et riant en camarades. Elle n’y connaissait rien du tout, c’était vrai, et causait peinture à peu près comme un sommier élastique, mais elle était mauvaise comme une petite gale, ce dont elle se rendait un compte si exact qu’elle s’écria un moment :
— Je ne vaux pas cher, n’est-ce pas ? Moi, je pensais :
— Elle est adorable, cette petite femme-là ! Quelle bonne idée j’ai eue de venir aux Beaux-Arts !
J’en étais en moins de dix minutes devenu amoureux comme une bête.
Quand nous sortîmes, elle eut un petit cri de surprise :
— Oh ! ce temps !
Il faisait une pluie ! Elle était sans riflard ; je sentis mon coeur bien né s’ouvrir à la compassion. Sans doute, elle me devina, car :
— Je vous comprends, dit-elle, ma triste position vous émeut. Si vous me promettez de ne pas en abuser, j’accepterai l’abri de votre parapluie !…
— Moi, Madame ! répondis-je avec un certain à-propos, abuser de mon parapluie !…
C’était assez spirituel, comme vous pouvez voir ! Oh ! je ne dis pas que ce fût à se rouler, naturellement !… mais enfin c’était gentillet, c’était drôlet, quoi ! une de ces saillies prime-sautières qui éveillent un demi-sourire et qui posent tout de suite un monsieur. J’ai assez d’à-propos, quand je veux…
On sonne.
Ah !
Il se précipite. S’arrêtant court.
Je vous disais, il y a un instant, à quel point elle était charmante : vous allez en juger vous-même.
Il va ouvrir. Paraît un étrange monsieur velu d’une longue blouse bleue et qui porte une boîte en sautoir. Sur son shako de cuir bouilli sont représentés, se faisant face, un matou et un caniche blanc gravement assis sur leurs derrières.
L’étrange Monsieur.
C’est ici qu’il y a un chat à raccourcir ?
Monsieur.
Parfaitement : c’est ici. Allez vous faire f…
Il lui jette la porte au nez.
Brute ! Sauvage !… Et vous croyez que des gens pareils, ce n’est pas à les jeter par la fenêtre !
Il souffle, va au buffet, se verse un verre d’eau qu’il avale. Haussement silencieux d’épaules. Peu à peu il se calme.
Où en étais-je donc ? Je n’en finirai jamais avec mon histoire.
Bref, elle prit mon bras et nous continuâmes notre route de pair. Elle habite faubourg Saint-Martin. Une heure durant je sentis sur mon bras la tiédeur de sa petite main, et les gouttes de mon parapluie me tomber une à une dans le cou. Ah ! je ne m’ennuyai pas, je vous prie de le croire. Parvenu à son domicile, je sollicitai l’honneur de l’accompagner jusqu’à son sanctuaire : mais elle s’y refusa systématiquement.
Je demandai :
— Pourquoi ? Elle dit :
— Vous êtes bon ! je ne suis pas libre, mon cher.
— Allons donc !
— Sérieusement, fît-elle. Puis :
— Je suis l’amie du jeune peintre dont je vous ai demandé le nom tout à l’heure. Un peu, comme cela, tous les jours, je viens flâner aux Beaux-Arts ; j’écoute parler quand on cause, et quand on ne cause pas, j’interroge. Cela m’intéresse, vous pensez !
Puis, comme j’insistais :
— N’usez point votre salive, conclut-elle avec un sourire. J’irai vous voir moi-même, jeudi. Je serai chez vous à une heure.
— Vous me le promettez ?
— Je vous le promets. Et là-dessus nous nous séparâmes. Or, jeudi, c’est aujourd’hui ; une heure…
Il regarde la pendule.
Il en est bientôt quatre… Diable ! je commence à désespérer.
Un temps.
Mais j’entends un de ces pas auxquels ne se trompe point une oreille vraiment amoureuse. On va sonner.
On sonne.
Là ! qu’est-ce que je vous disais ? Cette fois, mon coeur me le dit, c’est elle.
Il va ouvrir. Paraît le charbonnier.
Le charbonnier.
Monchieur, j’apporte le boicheau.
Monsieur, ahuri.
Le bois chaud ! quel bois chaud ?
Le charbonnier.
Ue boicheau de charbon que votre cuiginière m’a dit de monter. Et voichi également une dougeaine de bûches que je viens de schier à votre intention.

Monsieur, au comble de la rage.
Ah ! vous venez de schier ?… Eh bien, retournez-y !

Pour explorer l’œuvre théâtrale de Georges Courteline dans Libre Théâtre :

Print Friendly, PDF & Email

Comments are closed.

Libre Théâtre 2015 - Designed by Klasik Themes.