Les Locutions complaisantes de Georges Courteline

Les Locutions complaisantes de Georges Courteline

3 mars 2016
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Les Locutions complaisantes de Georges Courteline

Texte établi par Libre Théâtre à partir de l’édition Coco, Coco et Toto, Albin Michel, Paris, 1905 (http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k66297d)

Saynète pour 1 homme, 1 femme
Texte intégral à télécharger sur Libre Théâtre.
Lien vers la notice sur data.libretheatre.fr.

Texte

http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1158111d/

Illustration de Barrière dans l’édition Coco, Coco et Toto de 1910. Source BnF/Gallica

Scène première
La chambre à coucher conjugale. Un fil de jour sous le rideau clos.

Monsieur, qui consulte sa montre.
Oh ! sapristi. Huit heures ! Et Totoche qui m’attend à neuf !Avec ça qu’elle est femme à me laisser à la porte pour un retard de dix minutes !… Hâtons-nous.
(Coup d’œil sur Madame qui dort à son côté, dans l’épaisseur des oreillers. Charmante. Madame : vingt-cinq ans, brune comme jais. Du nuage léger de la chemisette où serpente un ruban vieil or, jaillissent d’aimables blancheurs.)
Hum !
(Il hésite, se penche, se redresse. Brusquement:)
Mon bon, sois raisonnable. Tu es sur le point de prendre… la parole, ne gaspille pas ton souffle en vains interviews. Ménage ta faible éloquence.
(Il glisse une jambe hors du lit.)

Madame, qui s’étire.
Tu te lèves ?

Lui, à part.
Pincé. (Haut.) Tu vois.

Elle, languissamment.
Oh ! pas encore, dis !

Lui, très tendre.
Ne me donne donc pas, mon amour, plus de regrets que je n’en ai déjà ! Si tu crois que je ne sois pas navré ! A-t-elle un bras ! (Il baise le bras.) A-t-elle une épaule ! (Il baise l’épaule.) A-t-elle un petit signe ! (Il baise le petit signe. A part). Lève-toi, mon garçon. Il n’est que temps.

Elle.
Reste encore un peu.

Lui, hésitant.
Un petit peu ?

Elle
Oui.

Lui,
Eh bien…- Vrai, tu ne peux pas te douter à quel point tu as le réveil ravissant !Eh bien… – C’est ta bouche, surtout, qui est un rêve ! Eh bien… (A part.) Prenons garde ! Méfiance ! Attention à l’extinction de voix.

Elle.
Eh bien !

Lui.
Eh bien. (Résolument) Non! Je ne peux pas ; j’ai un rendez-vous.

Elle, câline.
Reste donc, voyons : reste donc ! Il y aurait des raisons…spéciales, pour que tu restes.

Lui, fougueux.
Ah ! grand Dieu ! s’il y en aurait !… (Il se penche. Silence. Long baiser. La pendule sonne la demie.) La demie !!!
(Il saute du lit.)

Elle.
Coco !Coco !

Lui, qui enfile son pantalon.
Non ! Ne me demande pas l’impossible. (À part) Jamais je ne serai à neuf heures chez Totoche. Ça va en être une, de scène !

Elle.
C’est bien. Tu t’en repentiras.

Lui,
avec une pointe d’impatience.
Eh j’ai mes affaires, que diable ! Tu es étonnante, Coco !

Elle, retombant dans l’oreiller.
Laisse faire, je te dis. Tu verras.
Monsieur s’habille en hâte et file.

Scène II
Onze heures du soir. Le boulevard.

Lui, arpentant le trottoir, une cigarette aux lèvres.
Arrivé ce matin chez Totoche avec un retard de vingt minutes, il est advenu ce que je prévoyais :  elle m’a laissé sur le carré. Après avoir carillonné et recarillonneras-tu, feint des hurlements de désespoir et mugi des explications – le tout à travers la porte- je me suis décide à regagner mon home. Ma femme était levée. – Fâcheux.
J’ai passé une journée insupportable : dans l’état d’esprit du monsieur qui, ayant conçu un bon mot, n’en a pas trouvé le placement. Aussi, ne me suis-je pas attardé à mon cercle. Il est onze heures. Dans dix minutes, Coco sera au dodo. Il n’en sera pas fâché…

Scène III.
Même décor qu’à la scène première, mais vu de nuit. Madame, le coude dans l’oreiller lit un roman de Paul Bourget. L’abat-jour, sur son épaule nue, envoie le reflet  rose d’un dessous d’aile d’ara.

Lui, entrant.
Bonsoir, mon loulou.

Elle, sans lever les paupières.
…soir.

Lui.
Hein tu ne diras pas qu’il est tard ?

Elle.
…on.

Lui, qui se débotte.
Tu n’as vu personne ?

Elle.
…sonne.

Lui, à part.
Elle boude… Chère enfant ! Nous allons y mettre bon ordre. (Il gagne la ruelle du lit et se glisse sous les couvertures.) Ah ! qu’on est bien chez soi ! Qu’on est bien auprès de sa petite femme aimée !
(Silence).

Elle, sursautant.
Ah ! Laisse-moi tranquille !

Lui, interloqué.
Mais…

Elle.
Fiche-moi la paix, je te dis.

Lui.
Voyons, tu ne vas pas faire la mauvaise tête, peut-être ?

Elle, qui ferme rageusement son livre.
Non, pardon. Ce matin, tu avais tes affaires.

Lui.
Oui.

Elle.
Eh bien moi, ce soir, j’ai mes occupations.
(Elle tourne le bouton de la lampe. Nuit complète)

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