L’école des mufles de Georges Courteline

L’école des mufles de Georges Courteline

6 mars 2016
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L’école des mufles de Georges Courteline

http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k643510w

L’Ouest-Éclair 19 janvier 1913. Source : BnF/ Gallica

Saynète extraite des Ombres Parisiennes
Distribution : 1 homme, 1 femme
Texte à télécharger gratuitement sur Libre Théâtre.
Lien vers data.libretheatre.fr

 

Le Texte

Ce soir-là a eu lieu au Théâtre-Français la répétition générale de l’Ecole des Mufles, grande comédie satirique en cinq actes, de Pétard, l’auteur dramatique tant de fois applaudi. Devant une salle plus qu’à demi pleine, la pièce a remporté un éclatant succès, qui sans doute, se changera le lendemain en triomphe. Il est une heure du matin. Sous l’abri d’un commun riflard, Pétard et Hortense Pétard, son épouse, regagnent Montmartre qu’ils habitent. Mais Pétard est plein d’anxiété ; il s’était attendu de la part de sa femme, à des démonstrations d’enthousiasme bruyant, et l’extrême froideur de celle-ci a de quoi lui casser bras et jambes. A la fin : 

Pétard, agacé.
Ton silence systématique m’étonne et m’inquiète à la fois. Après la façon dont l‘Ecole des Mufles a été accueillie ce soir, je m’étais attendu, je l’avoue, à plus de… tu sais ce que je veux dire. Je vois bien qu’il faut en rabattre. Ma pièce n’a pas eu l’heur de te plaire, je le lis clairement sur ta figure et tu m’en vois pénétré de tristesse, car tu es femme de goût, Hortense, et je ne méprise point ton jugement. Eh bien ! il faut m’éclairer de tes lumières ; j’attends, je sollicite, je réclame de toi une critique, dont j’entends tenir compte et faire profiter mon œuvre (si elle lui doit être profitable, s’entend !), tandis qu’il en est temps encore. Parle.

Hortense, molle.
Je n’ai rien à te dire. Ta comédie est excellente. Je m’y suis beaucoup divertie.

Pétard,
Pour Dieu. sois donc sincère !

Hortense.
Je le suis.

Pétard,
Tu sais bien que non, et que le seul ton de tes paroles suffit à les démentir. Ne chante donc pas la Marseillaise sur l’air de la Grâce de Dieu. – Qu’est-ce qui t’a déplu dans ma pièce ?
(Mutisme d’Hortense.)
Sérieusement, Hortense, je veux le savoir.

Hortense.
Tu le veux ?

Pétard,
Dois-je ordonner ?

Hortense.
Non. – Tu sauras donc qu’elle est ratée d’un bout à l’autre. que tu t’es mis le doigt dans l’œil et que tu vas à un four noir.

Pétard, abasourdi.
Quels sont ces mots ?… four noir ? Ratée !  Doigt dans l’œil !… Tu es un peu folle, jepense.

Hortense, sûre d’elle.
Oui ? … Eh bien ! tu verras ça, demain.

Pétard, qui n’en revient pas.
Après le succès de tout à l’heure !!!

Hortense.
Parlons-en ! Trois pelés à l’orchestre et un tondu à la salarie. Et tous gens de ta famille, encore !
(Un temps.)

Pétard, consterné.
Cré nom d’un chien de nom d’un chien
(Très long silence. Amères méditations de Pétard, qui, soudainement, éclate, comme un pétard qu’il est et s’arrêt net, les semelles scellées à l’asphalte.)

Pétard,
Enfin, qu’est-ce qu’elle a cette pièce ?

Hortense.
Le pire des torts ; elle est obscure. (Stupeur du pauvre Pétard.) Inutile de faire des yeux comme des billes et de t’allonger le nez comme un morceau de guimauve. Ta pièce est obscure, voilà le fait ; on y comprend pas un mot.

Pétard.
Pas un mot !!!…

Hortense, hochant la tête.
Oh ! Pas une syllabe. Il n’y aura qu’une voix là-dessus. Tu verras ce que dira Sarcey.

Pétard.
Le diable t’emporte avec tes pronostics !

Hortense, très simple.
Tu as voulu avoir mon opinion, tu l’as.
(Nouveau temps. Le ménage Pétard s’est remis en marche Soudain, nouvel arrêt de Pétard.)

Pétard.
Pas un mot ?… Pas un mot ?… Voyons, tu exagères ? Peut-être quelques détails.

Hortense.
Mon Dieu, si ce n’était qu’une question de détails, le mal serait réparable…. Mais non : c’est la pièce elle-même qui est incompréhensible. Et veux-tu que je te dise pourquoi ?

Pétard.
Si je le veux !

Hortense.
Ecoute-moi, alors. Tu te rappelles qu’au premier acte, Boubic pose à Mouillepied cette question si drôle : « Comment ça va-t-il, mon cousin ? »

Pétard.
C’est drôle, ça ?

Hortense.
Excessivement.

Pétard, surpris, pourtant flatté.
Je ne croyais pas.

Hortense.
Tu avais tort. C’est extrêmement drôle, au contraire. Oui, cela est, à beaucoup près, la chose la plus drôle de la pièce (Pétard est froid). Malheureusement, tout le sel de cette plaisanterie disparaît, parce que Mouillepied répond à Boubic aussitôt :  « Je vous remercie, mon cousin ; et vous ? »

Pétard,
qui a longuement rêvé.
Eh bien ?

Hortense.
Eh bien tu ne vois pas ? (Mutisme de Pétard). C’est pourtant bien simple, mon Dieu. Si Mouillepied appelle Boubic « mon cousin » et si Boubic, à son tour appelle  « mon cousin » Mouillepied, il arrive que Mouillepied et Boubic s’appellent tous les deux « mon cousin » et s’ils s’appellent « mon cousin » tous les deux, on ne sait plus, c’est clair comme le jour, lequel des deux est le cousin de l’autre.

 

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