Invite Monsieur à dîner de Georges Courteline

Invite Monsieur à dîner de Georges Courteline

4 mars 2016
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Invite Monsieur à dîner de Georges Courteline

Texte établi par Libre Théâtre à partir de l’édition Coco, Coco et Toto, Albin Michel, Paris, 1905 (http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k66297d)
Courte pièce pour 4 hommes, 1 femme, 1 enfant
Texte à télécharger gratuitement sur Libre Théâtre
Lien vers la notice de data.libretheatre.fr

Le texte intégral

Invite Monsieur à dîner. Source : BnF/Gallica

Invite Monsieur à dîner. Source : BnF/Gallica

Monsieur, son chapeau sur la tête.
Hé bien, je file. Si on vient pour le gaz, tu diras que j’irai payer. Ah ! il est également à craindre que l’on vienne de chez Dufayel ; tu diras qu’on repasse demain ou samedi… dans quelques jours, quoi !… Cré saleté de purée ! quand est-ce donc que ça finira ?…J’ai écrit à Ferdinand pour lui emprunter dix louis, mais je doute que ça réussisse. Enfin ! Au revoir. (A l’enfant, qui s’amuse dans un coin, avec un bouchon.) Tu seras bien sage, hein, Toto, pendant que je serai sorti ?

Toto.
Oui, j’s’rai sage.

Monsieur.
T’auras du bonbon.

Toto.
Pour combien ?

Monsieur.
Pour 100 000 francs. – Cré saleté de purée.
(Il sort. Madame et Toto restent seuls. Soudain : coup de sonnette. Apparition de l’homme qui vient pour le gaz.)

L’homme qui vient pour le gaz.
Madame, je viens pour le gaz.

Madame, faussement désolée.
Mon Dieu que c’est contrariant. Juste mon mari sort d’ici et il a emporté les clefs. On passera payer.

L’homme qui vient pour le gaz.
On passera payer !V’là huit fois qu’vous me la faites, celle-là, je commence à la connaître.

Madame.
Mais….

L’homme qui vient pour le gaz.
Il n’y a pas de mais ! Je vous dis que vous devez 60 mètres et que la compagnie en a plein le dos. Qu’est-ce qui m’a fichu des bohèmes comme ça, qui ne veulent pas payer ce qu’ils doivent et qui disent tout le temps : « On passera ». Quand on n’a pas le moyen d’avoir le gaz chez soi, on fait comme moi on brule de la chandelle. En voilà encore des crasseux.

Madame, suffoquée.
Vous êtes un… (A l’enfant qui ne cesse de répéter : « Maman ! En la tirant par sa jupe.) Quoi ?

Toto.
Invite monsieur à dîner.

Madame.
Tu m’ennuies !… Quant à vous, vous vous êtes un malotru

L’homme qui vient pour le gaz.
Ah c’est comme ça ? Des gros mots et pas de galette ? Eh bien je vous ferai couper la conduite !

Madame, ironique.
Vous me ferez couper la conduite, vous ?

L’homme qui vient pour le gaz.
Oui, moi ! Je vous la ferai couper, la conduite.

Madame.
Ah ! La la !
(Discussion violente. On entend : Malappris. – Vous êtes une idiote. – … le dirai à mon mari. – Votre mari, je l’ai quelque part, etc., etc., le tout dominé par la voix aiguë de l’affreux môme qui braille à tue-tête : « invite donc monsieur à dîner ! Invite donc monsieur à dîner («  A la fin, mot énorme, suivi de la disparition de l’homme venu pour le gaz).

Madame.
A nous deux, maintenant. Ah ça, est-ce que tu perds la tête, d’inviter ce voyou à dîner ? Et puis d’abord de quoi te mêles-tu ? Est-ce que je t’ai chargé de faire les invitations ?

Toto.
Non.

Madame.
Eh bien alors ?

Toto.
J’aime bien quand on invite du monde. Quand y a q’toi et papa à dîner, je m’embête,

Madame.
Tais-toi ! Va jouer avec ton bouchon, ça vaudra mieux.
Courte scène muette, puis nouveau coup de sonnette. Apparition de l’homme qui vient pour Dufayel.

L’homme qui vient pour Dufayel.
Madame, je viens pour Dufayel.

Madame.
Mon mari est sorti, monsieur. Revenez dans quelques jours.

L’homme qui vient pour Dufayel.
Encore !

Madame.
Mais..

L’homme qui vient pour Dufayel.
Vous vous foutez de moi, à la fin ! Quatorze fois que vous me faites revenir, pour un misérable versement de 40 sous ! Croyez-vous que j’achète des chaussures pour en user les semelles à grimper vos sales escaliers ?

Madame.
Mes sales escaliers !

L’homme qui vient pour Dufayel.
Oui, vos sales escaliers.

Madame.
Brute !

L’homme qui vient pour Dufayel.
Rosse !

Madame.
Insolent !

L’homme qui vient pour Dufayel.
Chameau !

Toto.
Invite donc monsieur à dîner.

L’homme qui vient pour Dufayel.
On n’a pas idée d’un sale monde pareil !

Madame.
C’est vous qui êtes un sale monde.

L’homme qui vient pour Dufayel.
Ah ! C’est moi qui suis un sale monde ? Hé bien je vais vous faire flanquer les huissiers au derrière.

Toto.
Maman !Invite le donc à dîner, le monsieur.
(La dispute dégénère en semi-pugilat. Echange d’injures formidables ; vague poussée de part et d’autre. Toto insiste et hurle pour qu’on garde à dîner l’homme de chez Dufayel, qui enfin disparaît.)

Madame, hors d’elle.
Toi ! La prochaine fois que tu te permettras d’inviter les gens à dîner, je te flanquerai une fessée que le derrière t’en saignera !!!
(Seconde scène muette, puis : troisième coup de sonnette.Apparition de Ferdinand).

Madame.
Ferdinand !

Ferdinand.
Eh oui, c’est moi. J’ai reçu la lettre d’Émile et je me hâte d’apporter la petite somme.

Madame, éblouie.
Ferdinand !… Ah Ferdinand ! vous êtes un véritable ami… Vous aller dîner avec nous.

Toto, terrifié.
Ne dîne pas, monsieur ! ne dîne pas !… Maman a dit que si tu restais à dîner, elle me ficherait une fessée jusqu’à ce que le derrière m’en saigne.

 

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