Grandeur d’âme de Georges Courteline

Grandeur d’âme de Georges Courteline

11 mars 2016
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Grandeur d’âme de Georges Courteline

http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k11580090

Ombres parisiennes. Edition Flammarion 1894. Source : : BnF/ Gallica

Extrait des Ombres parisiennes.
Distribution : 3 hommes (et figurants)
Texte à télécharger gratuitement sur Libre Théâtre
Lien vers la notice sur data.libretheatre.fr

Une partie de cette saynète est reprise dans Le Prix d’une Gifle. Petin et Bougnasse se trouvent devant le tribunal.
Une autre scène de duel chez Courteline : Le principal témoin

Le Texte

Sur le terrain

Le Médecin.
A cette heure vraiment solennelle, comment vous trouvez-vous, monsieur de la Mouillette ? Pas de fièvre (Il lui tâte le pouls.) Eh là ! Que de fièvre, au contraire ! Plus de cent pulsations à la minute. Mauvais, cela ! Très mauvais ! Excessivement mauvais.

La Mouillette, s’efforçant de sourire.
Que voulez-vous, docteur ! L’émotion inséparable d’un premier début.

Le Médecin.
L’émotion inséparable… l’émotion inséparable… Avec tout ça, vous êtes hors d’état de tirer juste. (Lui serrant la main.) Vous êtes un homme fichu, monsieur de la Mouillette.

La Mouillette.
Vous êtes gai, avec vos pronostics.

Le Médecin.
Il ne faut pas vous fâcher pour ça, je vous le dis comme je le pense. Que diable, aussi, quand on est taffeur à ce point, on ne cherche pas des affaires aux gens.

La Mouillette.
Qu’est-ce que vous me chantez là, docteur ! Je n’ai cherché d’affaires à personne. C’est Truffe qui m’a provoqué. Tenez, pendant que les témoins comptent les pas et chargent les armes, je vais vous raconter comment c’est arrivé. Truffe, que j’avais connu au quartier Latin, était resté mon ami. Je l’avais eu pour garçon d’honneur à ma noce et depuis ce temps il venait dîner à jour fixe, le jeudi. Oh !On ne se foulait pas pour lui, on le traitait en camarade. Une bolée d’eau dans le bouillon, une pincée de sel, ça faisait le compte. Très bien ; un beau matin, voilà ma rosse de femme qui se tire des pieds avec lui. Je me dis : « Toi, mon vieux Truffe, si jamais tu me tombes sous la main, tu verras de quel bois je me chauffe ! » Et en effet, six mois plus tard, – c’était, ça, avant-hier soir – je me trouve nez à nez avec Truffe au coin du faubourg Montmartre. A sa vue, la colère me prend, un voile de sang me monte aux yeux, tout le diable et son train. Je m’avance, les poings clos, sur Truffe, et je lui dis :

– Tu es encore un joli coco. Quand on prend la femme d’un ami, on pourrait au moins la lui rendre. Si je te demandais « Donne-moi une cigarette » et que je file en mettant le paquet dans ma poche, qu’est-ce que tu dirais ? Hé bien ? C’est la même chose.

Truffe me répondit :

– Si tu veux, nous allons aller au café. Nous causerons de ça en nous rafraîchissant. Utile dulci.

J’acceptai.

Nous entrâmes dans une brasserie et Truffe se soûla comme un porc. A son onzième verre de cognac, il commença à devenir insolent, je ne sais pas à propos de quoi, et à me reprocher les défauts de ma femme, disant que les femmes étaient ce que les hommes les faisaient, que si j’avais roué de coups la mienne, elle ne s’en serait pas plus mal trouvée, au contraire, et dès lors, il n’aurait pas, lui, Truffe, le désagrément de vivre avec un chameau. Et, tout à coup, voilà qu’il me lance un soufflet.

Un soufflet !… je bondis sous l’insulte. Une carafe se trouvait à portée de ma main, je la saisis, instinctivement et debout, farouche, pâle de rage, je criai d’une voix formidable :

– Garçon !… Un bock !

Je pensais que les choses allaient en rester là. Car enfin quoi ? S’il fallait se couper la gorge avec les gens pour une méchante calotte, qu’est-ce qu’on ferait s’ils vous avaient traité de mufle ? Mais ouitche, j’avais compté sans ces imbéciles qui se mêlent de tout et s’occupent de choses qui ne les regardent pas. On me représenta que je devais me battre. Je niai qu’il en fût ainsi. Alors on me traita de tous les noms ; je dus céder pour avoir la paix, et à cette heure, me voici sur le terrain.

Le Médecin, hochant la tête.
J’ai bien peur que vous n’en reveniez pas. Enfin ! … Mais voici que les témoins s’apprêtent à donner le signal du combat. Bonne chance, monsieur de la Mouillette.

(dernières formalités. Les deux adversaires sont placés à égale distance l’un de l’autre, comme disait élégamment l’excellent Hippolyte Nazet.)

Le premier témoin.
Rien ne va plus ? (Se reprenant.) Pardon !… Vous êtes prêts, messieurs ? Un ! Deux !  Trois ! Feu !
(A la gueule du pistolet de Truffe un petit bouquet de fumée blanche est apparu.)

La Mouillette, triomphant.
Il ne m’a pas touché ! Il ne m’a pas touché ! (A part.) La Mouillette tu ne vas pas tuer un vieux camarade sans défense et qui, en somme, ne t’a rien fait. Un peu d’indulgence ! Montre une belle âme ! Epate ton lâche adversaire par ta magnanimité.
D’une voix solennelle.
Truffe! La rancune étant incompatible avec les grands caractères, je te pardonne. Tu m’as outragé : voilà comment je me venge.

(Il tire par-dessus son épaule et tue le médecin placé derrière lui.)

 

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