Allô de Georges Courteline

Allô de Georges Courteline

5 mars 2016
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Allô de Georges Courteline

Extrait des Facéties de Jean de la Butte (1892). Scène pour 6 hommes.
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Le Texte

http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k7502644g/f4

Publication dans La Lanterne du 16 juin 1892. Source : BnF/Gallica

La scène est divisée en deux. A droite, le cabinet du Ministre, vide au lever du rideau. A gauche, le bureau des expéditionnaires occupé par quatre employés : Choupouri, Ledrubète, Pancréas et Sainpol-Mépiè. Ces messieurs sont plongés dans l’ardeur du travail : Pancréas et Sainpol-Mépiè jouent une canette au zanzibar ; Ledrubète épluche des œufs durs, tandis que Choupouri, gravement, s’apprend à faire le cul-de-jatte.
Un téléphone relie les deux pièces l’une à l’autre
Pancréas,  jouant.
Deux six et un as ! Deux cent vingt.
Sainpol-Mépiè.
Enfant de salaud !
Il joue.
Six !Bien joué ! Il est là, le patron ?
Pancréas.
Non, il est à la Chambre. – Trois cents !
Choupouri, rêveur.
Toute l’affaire, c’était d’amener le pied gauche sur la rotule droite. Voilà.
(À ce moment, on voit s’ouvrir discrètement la porte du cabinet du ministre. Paraît M. du Puy du Boy de la Tour, sénateur influent de la droite.)
M. du Puy du Boy de la Tour.
Bonjour, mon cher ministre ! Comment allez…? Personne ! Mon Dieu, que c’est donc assommant ! Voilà la cinquième fois que je me dérange pour rien.
Choupouri.
Et encore non, toute l’affaire n’est pas là. L’important n’est pas d’amener le pied gauche sur la rotule droite, c’est d’amener ensuite le pied droit sur la rotule gauche. Essayons.
M. du Puy du Boy de la Tour.
Cette question de la canalisation des eaux de bidet est d’un intérêt général et il est de tout utilité que j’en entretienne le Ministre. Mais quoi ! Jamais là, ce ministre! Déplorable ! Je suis un homme très sérieux et il est regrettable, vraiment, qu’un homme aussi sérieux que moi perde son temps en vaines allées et venues.
Pancréasqui joue.
Trois cents !
Sainpol-Mépiè.
Encore !–Sept ! Bien joué !–C’est bon, les oeufs durs, Ledrubète ?
Ledrubète.
Délicieux.–Ça sent le fond de bain.
Pancréas.
Trois cents !
M. du Puy du Boy de la Tour.
Et on se plaint de la lenteur des bureaux. Je le crois parbleu bien ! Allez donc demander du zèle aux employés, quand le Ministre est le premier à leur donner l’exemple de l’inexactitude !Oh ! Il y a de grosses réformes en vérité. Il faudra que j’étudie la question. Je suis un homme beaucoup trop sérieux pour ne pas, un jour l’autre, appeler l’attention du Sénat sur une question de cette gravité.–Tiens, un téléphone.
(Il s’en approche.)
Choupouri.
Zut ! J’ai fait craquer ma culotte !
M. du Puy du Boy de la Tour.
Ce téléphone, apparemment, doit correspondre avec quelque bureau…(Coup d’œil circulaire.) Je suis seul… une idée ! (Il fait marcher la sonnerie d’appel. Carillon chez les employés.)
Pancréas
Oh !
(Il se précipite.)
Allô ! Allô !
M. du Puy du Boy de la Tour.
Avec qui suis-je en communication?
Pancréas
Avec moi Monsieur le Ministre.
M. du Puy du Boy de la Tour.
Qui, vous ! (À part) il me prend pour le ministre. C’est exquis!
Pancréas
Pancréas, monsieur le Ministre.
M. du Puy du Boy de la Tour.
Je ne me trompais pas ; c’est un employé.
(Sur la plaque)
Vous êtes seul ?
Pancréas
Non, Monsieur le ministre, ces messieurs sont là.
M. du Puy du Boy de la Tour.
Tous ?
Pancréas.
Oui, monsieur le Ministre.
M. du Puy du Boy de la Tour.
Ils sont bien tous là, ces messieurs ?
Pancréas.
Certainement, Monsieur le ministre.
M. du Puy du Boy de la Tour.
Vous en êtes sûr ? Absolument sûr ?
Pancréas.
Sans doute.
M. du Puy du Boy de la Tour.
Eh bien, dites leur donc de ma part que je les em…
(Il remet son chapeau)
C’est déplorable! Deux heures de fichues ! Non c’est vrai je n’aime pas perdre mon temps. Je suis un homme très sérieux, moi.
(Il sort.)
Pancréasabasourdi.
Ah ben, vrai !!! Ah ben, par exemple !!!
Tous.
Qu’est-ce qu’il y a ?
Pancréas.
Ce qu’il y a ?
(il fait part de la communication à ses collègues, Stupeur, puis rires.).
Ledrubète.
Tu te fiches de nous, Pancréas!
Pancréas.
Parole d’honneur, non !
Sainpol-Mépiè.
Allons donc !
Pancréas.
Je vous jure ! J’en suis comme une tomate, je vous dis.
Sainpol-Mépiè.
Serin ! C’est quelqu’un qui se sera fichu de toi, alors !
Pancréas, soupçonneux.
Tu crois ?
(la porte du cabinet du ministre se rouvre. Paraît le ministre lui-même. Il dépose sur son bureau sa serviette chargée de paperasses et s’installe dans son fauteuil.)
Pancréas, convaincu.
Et au fait, oui ! C’est évident ! D’abord ce n’était pas la voix du ministre.
Sainpol-Mépiè.
Là ! Tu vois ?
Choupouri
Je parie que c’était Grippotte, de la comptabilité. Il passe sa vie à faire des blagues.
Ledrubète.
Parbleu !
Sainpol-Mépiè.
Tu en as une couche de t’être laissé prendre !
Pancréas, vexé.
Ah ! Le bougre ! Attendez ! Nous allons bien rire.
(D’une voix il fait marcher la sonnerie. Carillon chez le ministre.)
Le ministre,  qui se lève.
Communication !
(Il va au téléphone.)
Allô !
Pancréas, sur la plaque.
Ces Messieurs me chargent de vous dire que vous êtes la dernière des huitres.

 

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