Interview de Nadjette Boughalem, Compagnie On joue aussi de l’autre côté

À l’occasion des représentations de Paroles de Gonz au Théâtre des Halles à Avignon les 26 et 27 octobre, Libre Théâtre a rencontré Nadjette Boughalem, responsable de la Compagnie On joue aussi de l’autre côté. (Voir aussi la recommandation de Paroles de Gonz sur Libre Théâtre)

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Libre Théâtre s’est établi depuis quelques mois à Avignon et nous sommes heureux, symboliquement, de faire cette première interview au Théâtre des Halles, à propos de ce spectacle « Parole de Gonz », avec vous, Nadjette Boughalem, responsable de la Compagnie « On joue aussi de l’autre côté ». (OJAAC).
Tout d’abord, comment est né ce projet ?

Nadjette Boughalem
Nadjette Boughalem dans le foyer du Théâtre des Halles (Photo Libre Théâtre)

Nadjette Boughalem – Il y a quelques années, j’étais médiatrice culturelle à la Maison Pour Tous de Champfleury, le centre social sur le territoire ouest de la périphérie avignonnaise. Dans ce cadre, j’animais des ateliers de théâtre, j’emmenais les habitants de ce territoire voir des spectacles, des expositions, des débats… Le centre social travaillait déjà avec le Festival d’Avignon qui nous proposait des spectacles à des tarifs très peu chers. Des années après, j’ai revu un des jeunes avec qui j’avais travaillé dans un atelier de théâtre quand il avait 11 ans. Il m’a raconté que cela lui avait quasiment sauvé la vie, à l’époque. J’avais accepté sa différence alors que tout le monde le traitait de fou. Je l’avais aidé à s’exprimer grâce au théâtre. Il avait maintenant 33 ans, était professeur et assumait son homosexualité pleinement.
Après cette rencontre, je me suis dit qu’il fallait que j’en fasse quelque chose. J’ai recruté des personnes de différents quartiers pour réfléchir et travailler sur la « parole de l’homme » et son rapport à l’homosexualité, la parentalité, la religion, la finance, la politique… La Maison Pour Tous de Champfleury m’a permis de faire appel à Emma Del, qui a organisé des ateliers d’écriture.
J’avais assisté au spectacle Les Parisiens d’Olivier Py et à un stage qu’il organisait pendant une semaine pour les élèves de quatrième année du Conservatoire autour des Mille et Une Définitions du Théâtre. Au culot, je suis allée le voir, en tant que Directeur du Festival d’Avignon, pour lui proposer un spectacle à partir de la parole des jeunes de quartier. Lui et son adjoint ont accepté ce projet. C’était aussi pour moi un retour à ma formation d’origine, puisque j’ai longtemps travaillé au sein de la compagnie Mises en scène.
Nous étions programmés l’année suivante, en 2018, dans le cadre du Festival d’Avignon, à la Maison Jean Vilar. J’ai travaillé sur la sélection des textes issus des ateliers d’écriture et leurs liens avec des auteurs reconnus, Louis Calaferte et Olivier Py. J’ai aussi travaillé avec les comédiens sur la sélection, même si j’ai parfois dû trancher.

Comment s’est passée la collaboration entre les comédiens amateurs et professionnels ?

Nadjette Boughalem – Les comédiens professionnels ont été un vrai soutien pour accompagner les « amateurs » et mon objectif était de les pousser à sortir de leur zone de confort. Compte tenu du sujet, on les a beaucoup bousculés. Amateurs certes, mais pas « branleurs ». Il fallait canaliser toutes les énergies. Mon exigence était forte : l’objectif était que le public ne fasse plus la différence entre « amateur » et « professionnel ». Les comédiens professionnels ont été très généreux et m’ont beaucoup aidée. Les amateurs sont sublimes mais il fallait un réel accompagnement.

Il n’y a pas que la force des textes dans ce spectacle. La musique et la danse tiennent une très large part et offrent des moments également très émouvants, mêlant différents genres. Comment s’est effectué le travail avec le ou les créateurs de la musique originale et avec les danseurs/chorégraphes ?

Nadjette Boughalem – En 2018 j’ai travaillé avec un chorégraphe, Nabil Hemaïza, à partir des propositions des comédiens-danseurs, Mourad Bouhlali et Pascal Billon. Avec la reprise de ce spectacle au Théâtre des Halles, Mourad Bouhlali a recréé et puis réadapté les chorégraphies. La musique est aussi un partenaire. Je voulais au départ travailler avec un DJ pour trouver des musiques qui correspondent aux univers que l’on traverse. Dans le spectacle du Théâtre des Halles, il y a à la fois un accompagnement musical, choisi par Mourad Bouhlali, et des créations originales du batteur Denis Brailleur (Massilia Sound System, Moussu T).

Comment a évolué le projet depuis sa présentation en juillet 2018 au Festival d’Avignon ?

Nadjette Boughalem – Après la présentation au Festival d’Avignon, il y a eu une coupure d’une année. J’ai muri l’idée de créer une compagnie, qui a vu finalement le jour en mars 2019. Nous avons présenté de nouveau des extraits du spectacle dans le cadre de « la Nuit des idées » à la Maison Jean Vilar, où Alexandra Timár était présente.

L’objectif est aujourd’hui de faire tourner le spectacle et de créer du débat. Ce spectacle plaît aux jeunes et aux moins jeunes. C’est un moyen de faire découvrir le théâtre à des personnes qui n’ont pas l’habitude d’aller dans des salles de spectacle. Il peut être joué partout, dans les théâtres, les centres sociaux, dans les lycées… Où cela n’a pas lieu d’être…

Le spectacle a-t-il été joué « hors les murs » ?

Nadjette Boughalem – Non, pas pour l’instant, car nous n’avons pas reçu encore de demande. Ce sera avec grand plaisir car nous avons commencé à répéter en banlieue, dans un centre social, puis à la FabricA, à la Maison Jean Vilar et enfin au Théâtre des Halles. Je trouve cela très intéressant. Nous avons été confrontés à des publics que nous ne connaissions pas et nous n’étions pas sûrs que cela plaise. Dans les quartiers, pour moi, le spectacle est acquis : la compagnie et l’ensemble des comédiens ont une réelle forme de courage et il y a du respect par rapport à cette démarche. Nous sommes aussi très heureux d’avoir accueilli au Théâtre des Halles, dans un grand théâtre intramuros, des familles qui n’étaient jamais allées au théâtre en centre-ville. L’échange et la médiation culturelle et sociale existent alors d’un coup et il se passe quelque chose. Certains avaient vu une version à la Maison Pour Tous de Champfleury, mais là, ils ont été impressionnés par les lumières, l’esthétique : le spectacle prenait une autre dimension. Après la représentation, ils étaient presque intimidés de nous approcher. Ce spectacle n’est pas seulement le délire d’un metteur en scène, c’est une expérience collective. La banlieue a envie d’aller ailleurs aujourd’hui. Il faut aussi créer des choses dans les quartiers et y faire venir le centre-ville. C’est vraiment l’idée de cet aller- retour entre l’intramuros et l’extramuros que j’avais en tête, quand j’ai créé la compagnie et que je lui ai donné le nom « On joue aussi de l’autre côté ». Il faut que cela circule. Le sigle de la compagnie est OJAAC et maintenant on nous appelle « les frères Jacques ». Je remercie vraiment toute l’équipe des Halles de nous avoir produits et d’avoir proposé ce spectacle aux abonnés du Théâtre des Halles qui ont été conquis par le spectacle.

Nous cherchons maintenant à diffuser le spectacle. Beaucoup de personnes nous aident. Nous avons beaucoup d’amis et de gens bienveillants et je trouve cela doux. Nous ne sommes pas riches mais nous avons d’autres richesses. Et cela me va.

Lien vers la recommandation de Paroles de Gonz sur Libre Théâtre
Lien vers le site du Théâtre des Halles

Paroles de Gonz
Paroles de Gonz – © C. Raynaud de Lage – Festival d’Avignon

 

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