14 juillet de Fabrice Adde et Olivier Lopez

14 juillet de Fabrice Adde et Olivier Lopez

Vu au Théâtre des Halles à Avignon, le 8 novembre 2019

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Du potache au potlatch, une réflexion humoristique sur la fonction du langage.

C’est l’histoire d’un spectacle qui n’aura pas lieu, et qui pourtant se déroule sous nos yeux. L’histoire d’un spectacle impossible, et de son ratage magnifique. Une histoire qui, d’acte manqué en acte manqué, et de digressions en esquives, nous tient en haleine jusqu’au noir final. Démarrant sur un ton potache, ce «seul en scène» (au sens propre du terme) est finalement une réflexion profonde sur le langage et la solitude. Un peu à la manière de Raymond Devos, Fabrice Adde (Belge d’adoption) nous parle de ce moment où sur la scène il s’appelle Jacky (hommage à Brel, vrai Belge celui-là, comme Devos), sorte de conseiller en communication entièrement occupé à éviter son sujet (l’art de la prise de parole en public). Bref, c’est l’histoire d’un type qui n’a rien à dire, mais qui en le disant nous en dit beaucoup sur son vrai sujet : l’incommunicabilité. Ce spectacle nous rappelle de façon diffuse ces rêves où de façon lancinante, nous échouons encore et encore à faire ce que nous voulons faire, à dire ce que nous voulons dire. Cette impossibilité à dire est d’ailleurs le sujet même de ce spectacle onirique. Jusqu’au cri ultime et libérateur : «je t’aime» ! Et si finalement le langage, comme le théâtre qui le célèbre, avait été inventé moins pour dire quelque chose que pour le dire à quelqu’un, en s’assurant ainsi qu’on n’est pas seul au monde. D’après les linguistes, l’une des premières fonctions du langage, c’est la fonction «phatique» : vérifier qu’il y a bien quelqu’un en face de nous, ou au bout de la ligne, pour nous écouter. Bref, vérifier qu’on ne parle pas tout seul et dans le vide. Allô ? Il y a quelqu’un ? Parler, c’est avant tout s’assurer qu’on n’est pas tout seul (comme le Jef de Brel). Mais cette confession publique de comédien, qui convoque à la fois Freud et Barthes, est aussi une analyse. En proclamant que ce spectacle n’a pas de message, Fabrice nous rappelle que le langage n’a pas d’abord pour fonction de véhiculer un contenu. Le message, c’est le langage lui-même, qui par sa structure à travers nous se signe. La parole donnée est un potlatch. Parler, c’est faire le don d’une parole gratuite, dans l’espoir de recevoir en contre-don une parole en échange. Mais rassurez-vous, c’est un spectacle où on se marre beaucoup aussi, même si on n’a lu Freud que dans la collection Que Sais-je ? et que le seul Barthes qu’on connaît est un gardien de but de légende !
On retrouvera le 14 décembre au Théâtre des Halles Olivier Lopez, co-auteur et metteur en scène de 14 juillet, avec un autre spectacle Rabudôru, mon amour (étape de travail de sa prochaine création). Encore un spectacle à ne pas manquer, donc…

Critique de Jean-Pierre Martinez

Texte et interprétation : Fabrice Adde
Co-écriture et mise en scène : Olivier Lopez
Lumière : Eric Fourez et Louis Sady

Lien vers le site de la Compagnie : La Cité Théâtre
Lien vers le site du Théâtre des Halles

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