Doit-on le dire, d’Eugène Labiche

Doit-on le dire, d’Eugène Labiche

14 avril 2016
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Doit-on le dire, d’Eugène Labiche

Comédie en trois actes d’Eugène Labiche et Alfred Duru. Représentée pour la première fois, à Paris, sur le théâtre du Palais-Royal, le 20 décembre 1872.
Distribution : 9 hommes, 3 femmes
Texte intégral à télécharger gratuitement sur Libre Théâtre.
Lien vers la notice sur data.libretheatre.fr.

L’argument

Lucie, la nièce de Blanche, femme du marquis de Papaguanos, va épouser Gargaret. Mais elle aime le jeune Albert. Or, Muserolle, le témoin de Gargaret, avait été trompé par sa femme dix ans auparavant et c’est Gargaret qui avait prévenu Muserolle, brisant ainsi son couple. Muserolle est confronté à un dilemme moral :  doit-il le dire ? Il découvre de plus que Blanche n’est autre que sa femme !

Un extrait

Muserolle.
Voici la question en deux mots : Z a épousé X et X roucoule avec Y : doit-on le dire à Z ?
(…)

Dupaillonavec colère.
On nous demande s’il faut le dire au mari… C’est révoltant ! La vie privée doit être murée ; d’ailleurs, on n’a pas le droit de venir troubler le bonheur d’un homme satisfait de son sort… Sa femme le trompe… Eh bien, après ?… Est-ce que ça vous regarde ? Mêlez-vous de vos affaires. Je le répète, c’est révoltant !

Le Marquis.
Il a raison ! c’est révoltant, il ne faut pas le dire ! Voilà mon opinion.

Le Barrois.
C’est évident, il ne faut pas le dire !

Muserolle.
Je demande la parole… Messieurs, personne, j’ose le dire, n’est mieux placé que moi pour discuter cette question… J’ai eu l’honneur d’être trompé par ma femme. Oh mais ! trompé ! comme vous ne le serez peut-être jamais vous-mêmes.

Le Marquis.
Pas de fol orgueil !

Muserolle.
Mais j’ai eu la bonne fortune d’être prévenu.

Le Marquis.
À temps ?

Muserolle.
Non, après. (Ils rient.) Vous riez, je ne vais pas tarder à vous convaincre ; prenons un exemple. (Montrant le marquis.) Voici un homme honorable, intelligent, spirituel… c est une supposition… qui jouit de l’estime et de la considération publiques.

Le Marquis.
C’est vrai.

Muserolle.
Tout à coup, sa femme fait un faux pas.

Le Marquisréclamant.
Ah mais !

Muserolle.
C’est une supposition… admissible !…

Le Marquis.
À la bonne heure !

Muserolle.
Eh bien, cet homme éminent, cet esprit supérieur, descend immédiatement au rang des comiques.

Le Marquis.
C’est vrai… quand il paraît, on dit : « En voilà un ! « 

Muserolle.
Mais qu’un ami passe par là et lui découvre le pot aux roses… qu’arrive-t-il ?

Le Marquis.
Il gifle sa femme, v’lan !

Muserolle.
S’il est nerveux… mais, s’il est fort et digne, il passe un habit noir, c’est ce que j’ai fait… et il flanque à la porte son indigne compagne… Aussitôt la scène change. (Montrant le marquis.) Cet homme ridicule, conspué, ce vieux crétin pour tout dire en un mot, prend des proportions sérieuses, des teintes graves ; on le plaint, on le nomme conseiller municipal… C’est l’image du juste assis, calme et serein, sur les ruines de son foyer conjugal !

Le Marquis.
Bravo ! il faut le dire ! Voilà mon opinion !

Le Barrois.
Mais c’est absurde !

Muserolle.
Monsieur Le Barrois a la parole.

Le Barroisse levant.
Je suis invité à dîner en ville…

Muserollesurpris.
À midi ?…

Le Barrois.
Non, c’est une supposition… Je suis invité à dîner en ville ; le matin, la maîtresse de la maison a composé une crème au chocolat… dans laquelle est tombé un hanneton.

Le Marquis.
L’incident est regrettable.

Le Barrois.
Un invité, un ami de la famille, le découvre dans son assiette, croyez-vous qu’il va dire au mari : « Méfie-toi, il y a un hanneton dans ton ménage ?… » Non ! c’est un homme du monde, il le retire et le renferme discrètement dans son sein. Qu’arrive-t-il ? Chacun mange sa crème, on félicite la femme, on félicite le mari, on félicite la cuisinière, et tout le monde est heureux.

Le Marquis.
Il a raison ! on ne doit pas le dire ! Voilà mon opinion !

Muserolleau marquis.
Mais vous tournez comme un vieux moulin !

Le Marquis.
C’est ma conscience qui tourne… Qu’est-ce que la conscience ? C’est le droit de tourner.

Dupaillon.
Il y a d’ailleurs la question des enfants…

Muserolle.
Je la gardais pour la bonne bouche.

Le Marquis.
Mon Dieu, que j’ai soif !

Muserolle.
Messieurs…il y avait une fois un coq qui couvait.

Le Marquis.
Mais les coqs ne couvent pas !

Muserolle.
C’est une supposition… Un soi-disant ami de la maison lui fourre dans son nid un oeuf de cane ; il amène onze petits poulets… dont un canard ; il élève ce fruit d’une provenance étrangère avec ses propres poussins, il le nourrit de son lait…

Le Marquis.
Les coqs n’ont pas de lait, ce sont les poules.

Muserollese fâchant.
Mais puisque c’est une supposition ! Savez-vous ce que c’est qu’une supposition ?

Le Marquis.
Non !

Muserolle.
Eh bien… c’est une chose qu’on suppose !

Le Marquis.
Continuez. Je ne sais pas si ce sont les oeufs, mais je meurs de soif.

Muserollecontinuant.
Je reprends. Il le nourrit de son lait, il le met au collège, le fait recevoir bachelier, avocat… Un canard ! et comme il connaît les lois, à la mort du coq, il prend sa part de la succession, au détriment des poulets légitimes ! Eh bien, je vous le demande, messieurs, est-ce juste ? est-ce moral ?

Le Marquis.
Il a raison ! on doit le dire ! Voilà mon opinion !

Mises en scène

Mise en scène Jean-Laurent Cochet à la Comédie Française en 1978. Lien vers les Editions Montparnasse.

Lecture de la pièce

Lectures à une voix – Emission de Michel POLAC  du 28 févier 1954 consacrée à la lecture par Pierre DUX de la pièce d’Eugène LABICHE et Alfred DURU « doit-on le dire ? « . Avant cette lecture, Pierre DUX présente, avec beaucoup d’humour, les personnages et l’argument de la pièce. Lien vers  le site de l’INA

Critiques lors de la création

http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b64007039

Portrait de Brasseur dans la Cagnotte par Lhéritier, 1864. Brasseur joue le marquis de Papaganos  Source : BnF/ Gallica

Critique de Charles Monselet dans Le Monde illustré du 28/12/1872.

« Au Palais-Royal, affiche nouvelle. Les auteurs de Doit-on le dire ? soulèvent un problème de l’ordre le plus délicat. Est-il bon d’avertir un mari du péril qui le menace? Déjà, au dix-huitième siècle, un poète effronté s’était expliqué à ce sujet en deux vers qui n’ont que la valeur d’une pirouette :
Quand on l’ignore, ce n’est rien;
Quant on le sait, c’est peu de chose.

Musserolle et Gargaret, les deux héros de la nouvelle pochade, ne le prennent pas d’une façon aussi dégagée. Ils s’inquiètent, ils se passionnent, ils s’avertissent mutuellement. Et quoi qu’ils fassent, quoi qu’ils disent, le publie de rire. On rit toujours à cet heureux théâtre. Cette fois, Brasseur représente un ambassadeur d’une contrée fantastique, le marquis de Papaguanos, qui distribue à tort et à travers des plaques et des rubans. Le fameux Brésilien de la Vie parisienne est dépassé. »

Critique de Francisque Sarcey dans Le Temps du 23/12/1872

« Hier soir, le Palais-Royal nous a donné un nouveau vaudeville en trois actes, de MM. Labiche et Duru : Doit-on le dire?

Ai-je besoin d’expliquer ce titre ? On surprend le secret d’une intrigue: doit-on le révéler au mari ? doit-on le dire ? La question serait jolie à traiter en moraliste, et si j’avais le temps ! Mais me voilà au bout de mon papier. Les deux auteurs n’ont pas abordé le sujet; ils ont jeté sur ce point d’interrogation mille folies qui sont d’une gaieté et d’une verve étourdissantes.

De pièce, il n’y en a pas, à vrai dire. C’est une complication inouïe d’événements invraisemblables. Mais il y a un tel feu d’invention, une si prodigieuse fertilité d’incidents tous imprévus et tous drôles, un si merveilleux pétillement de dialogue, une fantaisie si amusante -de détails, que c’est d’un bout à l’autre de la pièce un fou rire, dont il est impossible après de se rendre compte.

Tout cela n’a pas le sens commun, ne se tient pas :  les scènes tombent les unes par-dessus les autres et ne mènent nulle part ; toute cette pièce ressemble à une balle élastique qui rebondit à chaque fois qu’elle tombe, à droite, à gauche, tout droit, de travers, suivant les obstacles contre lesquels elle se heurte mais qui est d une légèreté, d’une souplesse incroyable.

Et des mots ! et des mots ! Il y en a partout à foison ! On dit à un jeune marié de prendre garde à sa femme :
– Oh! s’écrie-t-il, sa figure respire l’honnêteté.
– La mienne aussi, répond l’autre, sa figure respirait l’honnêteté. Seulement, elle avait la respiration courte.
Le marquis surprend dans le buvard une lettre d’amour adressée à sa femme et, furieux, il la lit juste devant l’amant qui est un de ses amis.
– Quant au marquis, dit la lettre, c’est un singe….
Le marquis s’arrête suffoqué.
Mais non, dit l’autre, il n’y a pas singe, il y a songe. Voyez plutôt le point sur l’o.
C’est juste, reprend le marquis. Il y a un point. Et d’ailleurs, ajoute-t-il par réflexion, singe ne voudrait rien dire.

Trois actes comme ça ! je ne nie pas qu’à la longue ce ne soit un peu fatigant. N’allez jamais voir Doit-on le dire? qu’après un bon dîner, quand vous serez content de l’existence et de vous-même. Si, par hasard, vous avez la digestion difficile, cette série de cocasseries vous laissera froid et grincheux. Mais, en un soir de gaieté, vous rirez, comme nous avons fait, à nous tordre.

C’est Gil-Pérez, Hyacinthe, Brasseur et Priston, qui jouent les principaux rôles de cette folie. Ils sont aussi fantasques qu’elle l’exige. Ce sera, je crois, un grand succès.

Mais, pour mon compte, je vous le dis tout bas, je préfère une pièce où il y ait une ombre de raison. »

 

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