La Navette de Henry Becque

La Navette de Henry Becque

7 février 2017
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La Navette de Henry Becque

Comédie en un acte, représentée pour la première fois, à Paris, sur le théâtre du Gymnase, le 15 novembre 1878.
Distribution : 3 hommes, 2 femmes
Texte intégral de la pièce à télécharger gratuitement sur Libre Théâtre
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L’argument

Antonia est entretenue par Alfred qui couvre ses besoins et ceux de l’amant d’Antonia, Arthur. Mais Arthur en a assez de cette situation humiliante, qui l’oblige à se cacher quand Alfred vient rendre visite à Antonia. À la faveur d’un héritage, il propose à Antonia de devenir son amant unique, mais a en contrepartie des exigences qui deviennent vite insupportable à Antonia. Arrive alors Armand, un tout jeune homme qui aime Antonia et lui écrit des vers…Mais Alfred revient piteusement : Armand reprend son rôle d’amant de cœur…

 

La création 

http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b53126898h/f1.item

Dinelli, interprète d’Antonia lors de la création. Photographie, tirage de démonstration. Atelier Nadar. 1900. Source : BnF/Gallica

J’avais présenté les Corbeaux partout et partout ils avaient été refusés. Je n’étais pas bien en train, on le comprend, de recommencer un grand ouvrage. Je ne savais trop que faire, je fis la Navette.
Je connaissais un peu les directeurs du Palais-Royal qui avaient songé à reprendre l’Enfant prodigue et je rencontrais très souvent Plumkett. J’allai au théâtre sans le trouver et je lui laissai ma pièce.
Vingt-quatre heures après, Plumkett, avec beaucoup de bonne grâce et de politesse, me faisait reporter mon manuscrit, en me demandant autre chose.
Les Variétés appartenaient à une coterie et me paraissaient inabordables. Le Vaudeville était entre les mains de Raymond Deslandes, un sot et un niais s’il en fut, un « Claretie manqué ». Il ne me restait plus que le Gymnase.
Gondinet et moi, nous faisions partie alors de la commission des auteurs, avec cette différence que j’étais le membre le plus assidu et qu’il était le membre le moins assidu. Il vint tout justement le jour où je comptais, la séance terminée, aller voir Montigny. (…)
Je quittai la commission avec Gondinet. Nous étions toujours très heureux de nous retrouver et nous passâmes un moment ensemble. Enfin je lui dis : « Il faut que je vous quitte; je porte à Montigny une méchante pièce en un acte. »
« Ça se trouve très bien, me répondit Gondinet, je vais aussi au Gymnase, où Montigny m’a donné rendez-vous. »
« Ah ! mon cher, repris-je aussitôt, faites-moi ce plaisir. Dites à Montigny que j’ai craint de le déranger et remettez-lui ma pièce vous-même. »
« Très volontiers », me dit Gondinet.
J’avais mon manuscrit sur moi et je le lui donnai.
Gondinet, quelques jours après, m’annonça que la Navette était reçue. (…)

C’était la première fois, je le croyais du moins, après plus de dix années de théâtre, que j’allais donner une pièce tout tranquillement, sans querelles et sans obstacles. J’étais bien loin de prévoir la petite conspiration qui était déjà en train. Montigny avait avec lui deux seconds que sa mauvaise santé rendait tous les jours plus nécessaires et plus importants Derval, qui était administrateur général, et Landrol, qui était directeur de la scène. (…)
Derval et Landrol avaient lu la Navette qui les avait profondément révoltés. Le doute n’était plus possible. Montigny commençait à baisser pour avoir reçu une pièce pareille et leur devoir, à eux, était d’en empêcher la représentation.
Le premier tour que me joua Landrol ne paraîtra peut-être pas croyable, et j’en ris encore aujourd’hui. Landrol était tenu par ses fonctions de directeur de la scène d’assister à mes répétitions et de les suivre avec moi. Il s’excusa dignement auprès de mes interprètes s’il les privait de ses lumières, mais la Navette, leur dit-il, était un ouvrage tel que sa conscience ne lui permettait pas de s’y intéresser. Cette attitude de Landrol n’était pas seulement comique ; elle me créait les plus grands embarras. 

Achard, qui était chargé du personnage principal, suppliait Montigny de le remplacer. Ses camarades, convaincus que la pièce ne serait jamais jouée, trouvaient très inutile de la répéter et de l’apprendre. Mlle Dinelli était la seule qui me restât fidèle. Il fallait la gagner et l’effrayer ; on y réussit. Brusquement, elle me rendit son rôle. Je ne perdis pas la tête. « Réfléchissez jusqu’à demain, lui dis-je, il y a ici une autre artiste que Montigny voulait me donner et que vous allez rendre bien heureuse. » C’est grâce à ce petit mensonge, qui n’en était un qu’à moitié du reste, que je retins Dinelli et que je ramenai les autres avec elle.
Nous répétions maintenant avec entrain. J’avais appris d’un de mes interprètes tous les détails que je viens de donner et je ne craignais pas de plaisanter Landrol ouvertement. Quand quelque chose n’allait pas et que nous étions embarrassés pour une passade « Quel malheur, disais-je, que le directeur de la scène ne soit pas ici ! »

Landrol préparait une nouvelle manœuvre, et celle-là, il le croyait du moins, devait être décisive.
La Navette était à peu près montée. Il ne lui manquait plus que le concours et le coup de pouce de Montigny. Lorsqu’il vint pour la première fois prendre sa place au milieu de nous, Landrol, au même moment, parut à l’orchestre et s’y établit. Les premières scènes furent jouées mollement, avec hésitation. Montigny intimidait ses pensionnaires. En même temps la présence de Landrol nous embarrassait tous en nous menaçant d’une tempête.
Landrol attendait le moment qu’il s’était fixé, la scène sixième, pour tout dire, où la pièce s’engage. Il se leva bruyamment
« Je ne comprends rien à c’te pièce, dit-il. Je voudrais bien que Monsieur l’auteur m’expliquât ce qui s’est passé et pourquoi ce personnage change tout à coup de caractère. » J’étais près de Montigny et je me levai à mon tour. « C’est intolérable, m’écriai-je, intolérable! »
Montigny me mit la main sur le bras et dit très posément
« Continuons. Ça va très bien comme ça. »
Le coup était manqué. Landrol l’avait pris sur un ton que Montigny, par respect pour lui-même, ne pouvait pas laisser passer. Landrol disparut aussitôt de l’orchestre, pendant que mes interprètes et moi nous échangions des clins d’œil méphistophélistiques.
Je n’en avais pas encore fini. Landrol et Derval, qui n’était pas moins monté que lui, cherchèrent autre chose. Ils lancèrent sur moi les amis de Montigny et tous les habitués de la maison.
Il ne se passa plus de jour sans que l’un d’eux ne me prît à part et ne me dît
« Vous n’allez pas donner cette pièce-là au Gymnase? Vous ne voudriez pas compromettre le théâtre pour plusieurs années. Si vous tenez à être joué ici, faites quelque chose pour ici. Portez donc la Navette au Palais-Royal, où elle sera à sa place et où on la recevra à bras ouverts. » Je répondais invariablement « Montigny sait ce qu’il a à faire. C’est à lui de prendre une décision. S’il préfère me payer l’indemnité fixée par la Société des auteurs dramatiques, je retirerai ma pièce avec plaisir, »
À la longue et bien que Montigny ne cédât pas facilement, toute cette désapprobation qui l’entourait et ne s’arrêtait pas l’avait influencé. Il cessa de venir. La répétition générale eut lieu sans qu’il y assistât. Il fit plus. Il profita d’une grande première aux Variétés et glissa ma pièce le même soir, honteusement.  »

Source : Œuvres complètes d’Henry Becque, tome 3. 1924-1926. BnF/Gallica

 

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