Monologue de Fortunio dans Le Chandelier d’Alfred de Musset (Acte III, Scène 2)

Monologue de Fortunio dans Le Chandelier d’Alfred de Musset (Acte III, Scène 2)

15 novembre 2017
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Monologue de Fortunio dans Le Chandelier d’Alfred de Musset (Acte III, Scène 2)

Fortunio, seul, assis sur l’herbe.
Rendre un jeune homme amoureux de soi, uniquement pour détourner sur lui les soupçons tombés sur un autre ; lui laisser croire qu’on l’aime, le lui dire au besoin ; troubler peut-être bien des nuits tranquilles ; remplir de doute et d’espérance un cœur jeune et prêt à souffrir ; jeter une pierre dans un lac qui n’avait jamais eu encore une seule ride à sa surface ; exposer un homme aux soupçons, à tous les dangers de l’amour heureux, et cependant ne lui rien accorder ; rester immobile et inanimée dans une œuvre de vie et de mort ; tromper, mentir, — mentir du fond du cœur ; faire de son corps un appât ; jouer avec tout ce qu’il y a de sacré sous le ciel, comme un voleur avec des dés pipés : voilà ce qui fait sourire une femme ! voilà ce qu’elle fait d’un petit air distrait.
Il se lève.
C’est ton premier pas, Fortunio, dans l’apprentissage du monde. Pense, réfléchis, compare, examine, ne te presse pas de juger. Cette femme-là a un amant qu’elle aime ; on la soupçonne, on la tourmente, on la menace ; elle est effrayée, elle va perdre l’homme qui remplit sa vie, qui est pour elle plus que le monde entier. Son mari se lève en sursaut, averti par un espion ; il la réveille, il veut la traîner à la barre d’un tribunal. Sa famille va la renier, une ville entière va la maudire ; elle est perdue et déshonorée, et cependant elle aime et ne peut cesser d’aimer. À tout prix il faut qu’elle sauve l’unique objet de ses inquiétudes, de ses angoisses et de ses douleurs ; il faut qu’elle aime pour continuer de vivre, et qu’elle trompe pour aimer. Elle se penche à sa fenêtre, elle voit un jeune homme au bas ; qui est-ce ? elle ne le connaît point, elle n’a jamais rencontré son visage ; est-il bon ou méchant, discret ou perfide, sensible ou insouciant ? Elle n’en sait rien ; elle a besoin de lui, elle l’appelle, elle lui fait signe, elle ajoute une fleur à sa parure, elle parle, elle a mis sur une carte le bonheur de sa vie, et elle joue à rouge ou noir. Si elle s’était aussi bien adressée à Guillaume qu’à moi, que serait-il arrivé de cela ? Guillaume est un garçon honnête, mais qui ne s’est jamais aperçu que son cœur lui servît à autre chose qu’à respirer. Guillaume aurait été ravi d’aller dîner chez son patron, d’être à côté de Jacqueline à table, tout comme j’en ai été ravi moi-même ; mais il n’en aurait pas vu davantage ; il ne serait devenu amoureux que de la cave de maître André ; il ne se serait point jeté à genoux, il n’aurait point écouté aux portes ; c’eût été pour lui tout profit. Quel mal y eût-il eu alors qu’on se servît de lui à son insu pour détourner les soupçons d’un mari ? Aucun. Il eût paisiblement rempli l’office qu’on lui eût demandé ; il eût vécu heureux, tranquille, dix ans sans s’en apercevoir. Jacqueline aussi eût été heureuse, tranquille, dix ans sans lui en dire un mot. Elle lui aurait fait des coquetteries, et il y aurait répondu ; mais rien n’eût tiré à conséquence. Tout se serait passé à merveille, et personne ne pourrait se plaindre le jour où la vérité viendrait.
Il se rassoit.
Pourquoi s’est-elle adressée à moi ? Savait-elle donc que je l’aimais ? Pourquoi à moi plutôt qu’à Guillaume ? Est-ce hasard ? Est-ce calcul ? Peut-être au fond se doutait-elle que je n’étais pas indifférent. M’avait-elle vu à cette fenêtre ? S’était-elle jamais retournée le soir, quand je l’observais dans le jardin ? Mais si elle savait que je l’aimais, pourquoi alors ? Parce que cet amour rendait son projet plus facile, et que j’allais, dès le premier mot, me prendre au piège qu’elle me tendait. Mon amour n’était qu’une chance favorable ; elle n’y a vu qu’une occasion. Est-ce bien sûr ? N’y a-t-il rien autre chose ? Quoi ! elle voit que je vais souffrir, et elle ne pense qu’à en profiter ! Quoi ! elle me trouve sur ses traces, l’amour dans le cœur, le désir dans les yeux, jeune et ardent, prêt à mourir pour elle, et lorsque, me voyant à ses pieds, elle me sourit et me dit qu’elle m’aime, c’est un calcul, et rien de plus ! Rien, rien de vrai dans ce sourire, dans cette main qui m’effleure la main, dans ce son de voix qui m’enivre ? Ô Dieu juste ! s’il en est ainsi, à quel monstre ai-je donc affaire, et dans quel abîme suis-je tombé ?
Il se lève.
Non, tant d’horreur n’est pas possible ! Non, une femme ne saurait être une statue malfaisante, à la fois vivante et glacée ! Non, quand je le verrais de mes yeux, quand je l’entendrais de sa bouche, je ne croirais pas à un pareil métier. Non, quand elle me souriait, elle ne m’aimait pas pour cela, mais elle souriait de voir que je l’aimais. Quand elle me tendait la main, elle ne me donnait pas son cœur, mais elle laissait le mien se donner. Quand elle me disait : « Je vous aime, » elle voulait dire : « Aimez-moi. » Non, Jacqueline n’est pas méchante ; il n’y a là ni calcul, ni froideur. Elle ment, elle trompe, elle est femme ; elle est coquette, railleuse, joyeuse, audacieuse, mais non infâme, non insensible. Ah ! insensé, tu l’aimes ! tu l’aimes ! tu pries, tu pleures, et elle se rit de toi !

Lien vers le texte intégral de la pièce et la chronique sur Libre Théâtre.

http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b22002305/f41.item

Illustrations pour les oeuvres d’Alfred de Musset] / Eugène Lami, peintre ; Adolphe Lalauze, graveur. 1883/ Source : BnF/Gallica

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