Moi, D’Eugène Labiche

Moi, D’Eugène Labiche

28 mars 2016
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Moi, D’Eugène Labiche

Comédie en trois actes et en prose d’Eugène Labiche et Édouard Martin. Représentée pour la première fois, à Paris, au Théâtre-Français, par les comédiens ordinaires de l’Empereur, le 21 mars 1864.
Texte intégral de la pièce à télécharger gratuitement sur Libre Théâtre
Lien vers la notice sur data.libretheatre.fr

L’argument

Dutrécy est un homme égoïste et peu scrupuleux. Il tente avec son ami De la Porcheraie d’acquérir un domaine en dépossédant le propriétaire, car ils ont appris par des indiscrétions qu’une nouvelle rue allait être percée. Sa vie est également perturbée par le retour de pension de sa nièce Thérèse, qui vient d’être demandée en mariage, et par le retour du Brésil de son neveu Armand.

Un extrait

Armand.
Vous savez que j’avais pris du service sur un navire brésilien… Un matin, comme je vous l’ai écrit, on constate à bord un cas de fièvre jaune… le capitaine tient conseil et décide que le passager malade sera déposé sur la première plage que l’on rencontrera…

De La Porcheraie.
Comme je comprends ce capitaine !…

Armand.
J’étais indigné… je protestai… mais vainement… À la vue de ce malheureux qu’on descendait dans le canot, comme dans un cercueil… je ne pus me contenir… je rendis mes épaulettes et je le suivis !…

Aubinqui range la table au fond, à part.
Ah ! c’est bien, ça !…

Dutrécy.
Comment ! tu as fait cela, toi ?…

De La Porcheraie, à Dutrécy.
Si c’est comme cela que vous élevez les enfants !…

Dutrécy.
Mais c’est absurde !… donner sa démission pour s’accrocher à un homme qui a la fièvre jaune !…

Armand.
Il fallait donc l’abandonner, seul, sans secours, dans un pays inconnu ?… un compatriote ?… car je ne vous l’ai pas dit : c’était un Français !…

Dutrécy.
Parbleu ! c’est bien rare !… Tu en aurais retrouvé d’autres… Il n’en manque pas de Français !…

De La Porcheraie.
Armand, vous nous faites de la peine !…

Armand.
Moi ?…

De La Porcheraie.
Mon ami, laissez-moi vous le dire, vous êtes sur une pente déplorable… la pente du sacrifice qui illustra don Quichotte…

Armand.
Vous en eussiez fait autant à ma place !…

De La Porcheraie.
Oh ! non !…

Dutrécy.
Je réponds de lui !…

De La Porcheraie.
Dans les circonstance suprêmes, je songe à moi !

Armand.
Comment ?…

De La Porcheraie.
À ce joli petit moi… qui est tout notre univers…

Armand.
Qu’est-ce que c’est que votre moi ?…

De La Porcheraie.
Mais c’est un composé de tous les organes qui peuvent m’apporter une jouissance…

Aubin, à part, écoutant.
Il s’exprime bien, l’ami de Monsieur…

De La Porcheraie.
C’est ma bouche… quand elle savoure une truffe moelleuse, mes yeux lorsqu’ils se reposent sur une jolie femme…

Aubin, à part, se passionnant.
Oh ! oh !

De La Porcheraie.
Mon oreille… quand elle m’apporte l’écho d’une musique… digestive et peu savante…

Armand.
Eh bien !… et le cœur ?…

De La Porcheraie.
Oh ! le cœur n’est pas de la maison… c’est un invité… un noble étranger qu’il est impossible de jeter à la porte, malheureusement… mais qu’il faut rigoureusement surveiller, sans quoi il nous ôte le pain de la bouche et jette, par toutes les fenêtres, notre argenterie aux passants.

Armand.
Mon oncle, vous ne dites rien ?…

Dutrécy.
Moi ?… je suis indigné !… Quand tu me parleras du cœur… je serai toujours avec toi… contre de La Porcheraie… Oui, le cœur est un noble organe… un présent du Ciel !… Nous devons le laisser régner…

De La Porcheraie.
Mais pas gouverner !…

Dutrécy.
C’est un roi constitutionnel… (À Armand.) Vois-tu, dans ce monde… il ne faut pas être égoïste !… mais il faut penser à soi, à sa fortune, à son bien-être… les autres n’y penseront pas pour toi, d’abord…

Aubin, à part.
Il a raison, Monsieur…

Dutrécy.
Retiens bien cette maxime d’un sage… toute la science de la vie est là : on n’a pas trop de soi pour penser à soi !…

Sur le site de l’INA

Reportage sur la mise en scène de Jean-Louis Benoît, en 1996 à la Comédie Française. Lien vers le site
Reportage sur cette mise en scène avec Jean-Claude Brialy (Extraits de la pièce – Interview de Jean Claude Brialy sur le génie de Labiche, sur la pièce, sur l’oeil impitoyable du philosophe). Lien vers le site

 

Les réactions lors de la création

Extrait de l’article d’Emile Abraham, paru dans Le Petit Journal, le 23 mars 1864 . Source : bnF/Gallica

M. Eugène Labiche est le plus spirituel de nos vaudevillistes. C’est un véritable auteur dramatique ; ses pièces sont toujours d’un ensemble remarquable. Les folies les plus burlesques sorties de son cerveau ont une raison d’être ; elles critiquent un travers ou se moquent d’un ridicule. Castigat ridendo mores. M. Labiche est l’un des auteurs du Chapeau de paille d’Italie; il est aussi l’auteur du Voyage de M. Perrichon, en collaboration avec M. Martin. N’eût-il écrit que ces deux ouvrages, qu’il eût pu, sans aucune prétention, aspirer à se faire applaudir sur la première scène française mais son répertoire est très riche et ne prouve pas seulement une grande fécondité : il dénote un esprit observateur et rempli de finesse.

On ne peut donc qu’approuver la réception faite à M. Labiche par la Comédie-Française, bien que la pièce par laquelle il vient de débuter, ne soit pas de tous points satisfaisante. Elle contient bien des scènes amusantes et des saillies originales, mais son style et l’ensemble de sa conception ne sont pas à la hauteur de la Comédie française. Ensuite les caractères sont bien outrés.

MM. Labiche et Martin se livrent, dans la nouvelle comédie, à une étude du caractère de l’égoïste et pour rendre tout à fait haïssable l’homme personnel, ils ont fait de leur principal personnage un fourbe et un avare.

Dutrécy a l’aspect, sinistré d’un traitre de mélodrame.

A côté de cet égoïste hypocrite qui parle toujours de sa sensibilité, les auteurs ont placé un autre type d’égoïste, celui qui avoue franchement son indifférence pour tout ce qui ne touche pas sa personne. Et, comme contraste, ils ont opposé à De la Porcherie et à Dutrécy le propre neveu de ce dernier, un jeune officier de marine dont la vie n’est qu’un long dévouement.

Aux Variétés ou au Palais-Royal, Moi eût obtenu un très grand succès; mais, je le répète, cette pièce sort trop du ton habituel de la Comédie française. Pourtant, elle a été accueillie avec beaucoup de sympathie, grâce à ses détails spirituels, et peut-être aussi pour ne pas éloigner M. Labiche d’une scène où sa place est marquée.

Régnier et Got font valoir avec tout leur talent les personnages antipathiques de Dutrécy et de la Porcherie. Les autres rôles principaux sont bien joués par Lafontaine, Worms, Mlle Dubois, qui remplit avec beaucoup d’esprit le rôle d’une petite sournoise, et Mlle Riquer, qui, prête son élégance et sa distinction à un rôle de jeune veuve consolable.

 

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