Mademoiselle ma femme d’Eugène Labiche

Mademoiselle ma femme d’Eugène Labiche

19 juin 2016
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Mademoiselle ma femme  d’Eugène Labiche et Auguste Lefranc

Comédie en un acte, mêlée de couplets, représentée pour la première fois à Paris sur le Théâtre du Palais-Royal le 9 avril 1846.
Distribution : 5 hommes, 2 femmes
Texte à télécharger gratuitement sur Libre Théâtre
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L’argument

« Jeudi on a joué un petit vaudeville sous le titre de Mademoiselle ma ma femme. Voici l’histoire : Un jeune diplomate épouse par ordre impérial une petite fille de quinze ans ; et, toujours par ordre impérial, il part pour Naples, sans avoir vu sa femme. Il reste cinq ans absent, et quand il est près de revenir, lajeune épouse à qui la correspondance suffisait à peine, va au-devant de son mari, et l’accompagne sans se faire reconnaître depuis Marseille jusqu’à Aix. M. de Saint-Auge, c’est le nom du diplomate, trouve sa voisine charmante — le gourmand ! c’est Nathalie — et lui fait une cour très vive. M » » de Saint-Ange est enchantée de l’amant, mais pour mystifier le mari infidèle, et supposant d’ailleurs les amants préférables aux maris, ce qui dénote beaucoup d’expérience pour une jeune femme qui ne l’est pas encore, elle veut prolonger l’erreur de M. de Saint-Ange et accepte un rendez-vous.

Cette conduite ne tarde pas à la compromettre, car le rendez-vous est surpris par un ci-devant jeune homme qui, se permettant sur elle les suppositions les plus hasardées, vient lui faire une de ces offres anodines qui sont de véritables outrages. Forcée de s’abriter sous le nom de son mari, la jeune imprudente ne cache plus son titre, tout se découvre et l’avantage reste à l’époux qui, après de sévères reproches, pardonne enfin à sa femme.

Cette pièce renferme de jolis couplets et deux ou trois scènes charmantes de dialogue, d’esprit et de finesse, mais un peu trop de longueurs; le dénouement surtout doit être plus serré. Aussi les noms aimés de MM.Labiche et Lefranc n’ont-ils pas été salués avec le même bonheur que de coutume. Si cette pièce parvient à décarêmer la caisse du théâtre — et nous l’espérons, — on le devra surtout à Mlle Nathalie, à Luguet et à Grassot qui se montrent ici comme partout, de véritables comédiens d’élite. H. Tassin » Extrait de La Tribune dramatique du 8 mars 1846. Source : BnF/ Gallica

Un extrait

Madame de Noirmont.
Ah! ah! c’est vous, monsieur Naquet ?
Naquet, à part, après avoir regardé.
Personne!… (Haut.) Vous êtes seule ?
Madame de Noirmont.
Toute seule… vous voyez.
Naquet, regardant.
Où peut-elle être ? (S’asseyant à droite sur la causeuse.) Attendons!…
Madame de Noirmontà part.
Le fâcheux personnage!
Naquet, bâillant.
Savez-vous, cousine, que votre ville d’Aix est bien ennuyeuse!…
Madame de Noirmont, avec intention.
J’avoue que je ne l’ai jamais trouvée si maussade qu’aujourd’hui.
Naquet.
Savez-vous, cousine, qu’il faut toute l’amitié que je porte à votre mari, M. de Noirmont, pour avoir consenti à vous y accompagner à titre de porte-respect.
Madame de Noirmont.
Ce que vous dites là est bien aimable… pour mon mari.
Naquet.
C’est vrai cela. M. de Noirmont était parti depuis cinq ans, à la suite de l’ambassade de Palerme, en qualité de naturaliste, lorsque vous recevez, il y a huit jours, à Paris, une lettre de lui qui vous annonce enfin son retour : il vous engage même à venir au-devant de lui jusqu’à Aix… Déjà vous aviez choisi une compagne de voyage, lorsque moi, en galant chevalier, je me propose pour vous servir d’escorte à toutes deux… vous acceptez… et nous voici installés depuis trois mortels jours dans l’hôtel des bains de cette ville : vous, impatiente… votre amie, curieuse… et moi… bâillant…
(Il bâille.)
Madame de Noirmont.
Heureusement pour vous et pour moi que mon mari arrive aujourd’hui.
Naquet, se levant.
Vrai ?… Ah! ce cher cousin!… c’est que je suis maintenant son seul parent du côté de Noirmont… Mon père était le neveu du frère, du père… non : mon père était le frère du neveu du père de l’oncle… Diable de parenté!… Je m’embrouille toujours… Ce qu’il y a de sûr, c’est que je suis le cousin de votre mari par les mâles.
Madame de Noirmont.
Cela me fait bien plaisir!
Naquet, à part, regardant.
Elle ne vient pas ! (Il retourne s’asseoir. Haut, bâillant.) Savez- vous, cousine, que votre ville d’Aix est bien ennuyeuse !
Madame de Noirmont.
Savez-vous, cousin, que c’est la seconde fois que vous me le dites ?
Naquet.
Vous croyez?… Eh bien! ce n’est pas trop ; car enfin, que peut-on faire ici ?… Il n’y a rien, pas de cafés, pas d’Opéra, pas de bals…
Madame de Noirmont.
Comment, pas de bals ?… nous en avons encore un ce soir, ici… dans l’établissement des bains.
Naquet.
Si vous appelez ça un bal, je le veux bien ; mais il me semble qu’un bal sans musique, un bal sans femmes…
Madame de Noirmont.
Sans femmes!
Naquet.
Si vous appelez ça des femmes, je le veux bien ; mais elles ne vous regardent seulement pas… (Se levant brusquement) et moi qui croyais trouver dans le Midi des aventures romanesques, des natures passionnées… Non, voyez-vous, ces femmes-là ne sentent rien… c’est- à-dire, si !… elle sentent l’ail.
Madame de Noirmont.
Allons, cousin, si elles avaient remarqué davantage vos manières parisiennes… votre costume de merveilleux…
Naquet.
Qui ?… vos Marseillaises ? je m’en soucie… comme de ça!… D’ailleurs, je veux me ranger… quand on a passé la première jeunesse…
Madame de Noirmont.
Et une grande partie de la seconde… car vous avez quarante ans…
Naquet.
Oh ! cousine!… trente-neuf… Eh bien! c’est le bel âge pour se marier, et j’y songe… et même, s’il faut vous le dire, cela dépend un peu de vous.
Madame de Noirmont.
De moi !
Naquet.
Parbleu!… (Confidentiellement.) Mlle de Rochat…
Madame de Noirmont.
Hein ?
Naquet.
Cette jeune personne qui vous accompagne…
Madame de Noirmont, se levant.
Ah! Henriette!… (À part.) J’oublie toujours son nom d’emprunt!
Naquet.
Eh bien! j’en suis fou… parole d’honneur!… et si vous vouliez parler pour moi…
Madame de Noirmont.
Comment donc! ce cher cousin!… (À part.) S’il savait qu’elle est mariée!… mais j’ai promis le secret…
Naquet.
Ainsi, c’est convenu!… vous tâcherez de me mettre dans ses papiers… vous vanterez mon esprit… vous savez que j’ai une ferme assez rondelette dans le Calvados… ma tournure… vous savez que j’ai des actions dans les abattoirs… bonne affaire… Enfin, vous parlerez de ma complaisance… Ah! oui, de ma complaisance, surtout!… Voyons, cousine, puis-je vous être utile à quelque chose ?… Allez, ne vous gênez pas… Tenez, je vais vous lire le journal…
Madame de Noirmont.
Non, non, c’est inutile !…
Naquet.
Si, si! (À part.) Il faut qu’elle parle de ma complaisance… (Haut, lisant.) « Le Sémaphore. » Ça veut dire en grec : Journal de Marseille. (Lisant.) « Marseille, 29 juillet 1811. Le Philoctète est arrivé hier; il ramène notre ambassade de Palerme…»
Madame de Noirmont, s’asseyant sur la causeuse et continuant sa broderie.
Mon mari doit être du nombre des passagers.
Naquet.
Justement! (Lisant.) « Notre ambassade de Palerme qui rentre en France, par suite des difficultés survenues entre le gouvernement de l’empereur Napoléon premier et le roi de Naples… Au nombre des illustres passagers se trouve M. de S… » (Parlé.) Ces maudits journaux sont insupportables avec leurs initiales : M. de S… ! Nous voilà bien avancés !… (Lisant.) « M. de S…, aide de camp de Sa Majesté Impériale, » dont le mariage s’est fait à Paris, il y a cinq ans, d’une manière aussi originale qu’imprévue… » (Parlé.) Ah! voyons!… (Lisant.) « Le jour même de son départ pour Palerme, où il allait remplir une mission diplomatique, M. de S… reçut de l’Empereur, à titre de récompense, l’ordre d’épouser sur-le-champ une jeune fille qu’il n’avait jamais vue, mais d’ancienne noblesse et fort riche… »
Madame de Noirmont, à part.
Mais c’est toute l’histoire d’Henriette !
Naquet, continuant.
« Les résistances de la famille furent vaincues; les délais de la loi éludés ; et le soir, quand M. de S… prit la poste pour aller rejoindre son état-major… il était marié! » (Parlé.) Une savonnette impériale, je sais ce que c’est. (Lisant.) « La femme de M. de S…, qui était âgée de quinze ans seulement, fut reconduite à sa pension après le repas de noces… Depuis ce jour, les époux ne se sont pas revus! » (Parlé.) Voilà une aventure!… Le mari qui prend la poste au moment où… et la mariée qui se trouve veuve avant…

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