M…onsieur Fin-de-siècle de Georges Courteline

M…onsieur Fin-de-siècle de Georges Courteline

9 mars 2016
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M…onsieur Fin-de-siècle de Georges Courteline

Saynète extraite des Ombres Parisiennes.
Distribution : 2 hommes.
Texte à télécharger gratuitement sur Libre Théâtre
Lien vers la notice sur data.libretheatre.fr

Cette saynète n’est pas sans rappeler le thème de La voiture versée.

 

Le texte

M. Ledoux, couché.
Il est extraordinaire que cette fille ne revienne pas. Voilà au moins vingt-minutes qu’elle est partie aux cabinets en me disant de me mettre au lit. Je commence à être inquiet. Aurais-je agi à la légère en lâchant les vingt francs d’avance ? … (Prêtant l’oreille.)J’entends un pas ; ce doit être elle.
(La porte s’ouvre, paraît un monsieur très correct).

Le Monsieur.
Un étranger dans mon lit !

M. Ledoux.
Un homme ! (il se dresse sur son séant)Qui êtes-vous ? Qu’est-ce que vous demandez ?

Le Monsieur.
La question est au moins bizarre, venant à moi d’un inconnu que je trouve couché dans mes draps.(Inquiétude manifeste de M. Ledoux, qui cherche des yeux sa culotte.) Ne vous effrayez pas, monsieur, c’est un homme du monde qui vous parle.

M. Ledoux.
Ouf ! Vous m’avez fait une peur  J’ai cru à une mauvaise rencontre.

Le Monsieur.
Il n’en est rien, rassurez-vous. Mais comment diable êtes-vous chez moi ?

M. Ledoux.
Ma foi, monsieur, je n’y comprends rien. Mon histoire est celle de tout homme qui, jeune, valide, célibataire, erre seul, la nuit, par les rues, après un copieux dîner…

Le Monsieur.
Vous êtes garçon ?

M. Ledoux.
Oui, monsieur.

Le Monsieur.
Je vous en félicite.

M. Ledoux.

Il n’y a pas toujours de quoi… A preuve que ce soir… Vous savez ce que c’est ? Les fumées généreuses, l’action d’un sang rajeuni, le coup de fouet des mets épicés etc., etc. je me trouvais, – comment dirai-je ?- en humeur de folichonnerie. J’ignore si je me fais bie  comprendre.

Le Monsieur.
Parfaitement.

M. Ledoux.
Carrefour Montmartre, à l’angle de la rue Drouot, une fille qui prenait l’air sous le cadran de la pneumatique me héla… pour me demander l’heure. J’eus le tort… Auriez-vous l’extrême complaisance de me passer mon pantalon ? … Je vous remercie mille fois… j’eus le tort, dis-je, de la renseigner ; des pourparlers en résultèrent ; bref, ayant conclu pour vingt francs, que je lui remis séance tenante, je la suivis en ce logement.

Le Monsieur.
Qui est le mien.

M. Ledoux.
Il paraît, et vous me voyez confus…

Le Monsieur.
Déconfusez-vous, je vous en prie. Après tout, erreur n’est pas crime, et vous êtes le quatrième à qui cela arrive ce soir.
(Etonnement de M. Ledoux.)
Cette Irma est d’une étourderie.

M. Ledoux.
Irma ! Qui ça, Irma ?

Le Monsieur.
La personne qui prenait le frais sous l’horloge.

M. Ledoux, stupéfait.
Vous la connaissez donc ?

Le Monsieur.
Irma, c’est ma femme !

M. Ledoux, abasourdi.
Votre femme ! La femme qui m’a… oui, est votre femme ?

Le Monsieur.
Sans doute.

M. Ledoux.
Mais alors vous êtes son…

Le Monsieur, froidement.
Son quoi ?

M. Ledoux.
Son… son… Eh ! Vous savez parfaitement ce que je veux dire !

Le Monsieur.
Oui, je le sais, mais qu’est-ce que ça fait ?

M. Ledoux.
Ça fait que je ne suis pas en sûreté ! Ça fait que j’ai été amené dans un coupe-gorge ! Ça fait que je vais crier à l’assassin si vous ne me laissez sortir à l’instant même !

Le Monsieur.
Hé bien ! Allez-vous en ! Est-ce que je vous retiens, moi ? Tenez, voilà votre gilet. (M. Ledoux s’habille en hâte.) Vous n’avez pas besoin de trembler comme une feuille et de faire les castagnettes avec vos mâchoires.

M. Ledoux.
Les gens de votre espère…

Le Monsieur.
Quoi, les gens de mon espèce ? Qu’est-ce que vous prétendez dire, avec les gens de mon espèce ? Ils sont rares, les gens de mon espèce ! Je suis un monsieur très bien, moi ; d’une urbanité irréprochable et d’une courtoisie absolue, à preuve que je n’ai même pas relevé vos insolences. Que voilà donc bien l’injustice des hommes ! Vous eussiez pu tomber entre les pattes brutales d’un drôle qui vous eût roué de coups, volé, jeté ensuite à la rue, nu comme un vulgaire saint Jean ; au lieu de ça vous avez affaire à un homme du meilleur monde, à un gentlemen délicat qui… – Attendez ! Vous avez une bretelle qui croise – à un gentleman délicat, dis-je, qui vous fait la conversation, et vous vous plaignez !
Ironique
Non, mais il faudrait peut-être que je vous fasse coucher avec ma femme ?

M. Ledoux.
Mon Dieu.

Le Monsieur.
Allons, cela suffit, et je vois bien que j’ai affaire à un ingrat. Retirez-vous, monsieur, vous avez de mauvais sentiments.

M. Ledoux, timide.
Pardon, et les vingt francs ? Les vingt francs que j’ai remis à la … femme du monde qui faisait le trottoir rue Drouot ?

Le Monsieur,  très grand seigneur.
Est-ce que je m’occupe de cela !

 

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