Le Foyer d’Octave Mirbeau

Le Foyer d’Octave Mirbeau

20 mars 2016
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Le Foyer d’Octave Mirbeau

Pièce en trois actes, créée le 7 décembre 1908 à la Comédie Française. Publiée en 1909 chez Fasquelle.
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L’argument

https://fr.wikipedia.org/wiki/Le_Foyer#/media/File:MirbeauHome02.jpg

J.-P. Carré — Octave Mirbeau, Le Foyer. Paris: Arthème Fayard, 1909. Source : Wikipedia

Le baron Courtin est un sénateur bonapartiste d’opposition et académicien, auteur de nombreux ouvrages sur la charité chrétienne. Il préside un foyer charitable pour adolescentes. Plusieurs scandales le menacent : il a détourné l’argent du Foyer, la directrice sadique flagelle les pensionnaires, parfois sous le regard de vieux messieurs,  et une fillette vient de décéder, oubliée dans un placard. Pour échapper à la prison et à la ruine, Courtin se résout à demander de l’aide  à l’ancien amant de sa femme Thérèse, Biron, qui lui propose un marché. Biron récupère de manière indirecte le Foyer, pour exploiter encore davantage le travail des fillettes. Contre le silence de Courtin dans un débat important à la Chambre, le gouvernement ne le poursuit pas. Enfin, Thérèse se dévouera pour renouer avec son ancien amant.

Cette pièce garde aujourd’hui toute sa force : la dénonciation de l’exploitation des enfants est d’autant plus percutante que la noirceur des principaux personnages est atténué par une certaine humanité.

Pour aller plus loin

http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k76460885

Comœdia du 8 décembre 1908. Source : BnF/ Gallica

On se s’étonnera pas que cette pièce ait fait scandale… Après le succès des Affaires sont les Affaires, Jules Claretie, l’administrateur de la Comédie Française avait demandé à Mirbeau une nouvelle pièce : après avoir imprudemment accepté le Foyer fin décembre 1906, il exige une réécriture des passages les plus polémiques et arrête brusquement les répétitions, début mars 1908. Mirbeau lui intente alors un procès qu’il gagne : les répétitions reprennent et la pièce est créée le 7 décembre 1908 à la Comédie Française. La polémique continue après la création et plusieurs représentations sont annulées lors de la tournée en province.

On lira avec intérêt les articles de la Comœdia publiés à l’occasion de la création, dont un très bel hommage de  Léon Blum (ci-contre).

http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k76460885

Comœdia du 8 décembre 1908. Source : BnF/ Gallica

Lire la préface de Pierre Michel à propos de la pièce Le Foyer d’Octave Mirbeau sur le site mirbeau.asso.fr.

 

Un extrait

Courtinréjoui.
On n’en dira jamais assez, mon cher enfant, sur notre petite ouvrière parisienne. (Biron se verse un verre de cognac et va s’asseoir à droite.) On n’en fera jamais assez pour réparer la plus choquante des injustices. Nulle part, la charité ne trouve plus l’occasion de s’exercer.
Thérèse offre une cigarette à d’Auberval assis près d’elle.

D’Aubervalallumant sa cigarette, bas à Thérèse.
Le voilà reparti.

Thérèsebas.
Allons… Taisez-vous !

Courtin.
Au Parlement… dans les journaux… il n’est question que des ouvriers… toujours les ouvriers… Tout pour les ouvriers… Moi, depuis longtemps, c’est le sort de l’ouvrière qui m’intéressait… et, plus encore que de l’ouvrière mariée, le sort si périlleux de la jeune fille…

Biron.
La midinette ! La midinette !

Courtin.
Les cousettes, Biron… les cousettes…

D’Auberval, à Thérèse.
Cousettes ? (Thérèse fait en souriant le geste de coudre.) Ah ! oui ! Charmant !

Courtin.
Vous trouverez le mot dans d’Aurevilly… dans Balzac… (Grave.) Les pauvres filles de seize ans, de dix-huit ans…

Biron.
… ou de treize ans…

Courtin.
Celles-là aussi… toutes celles qui sont à l’âge où il faut défendre la jeune fille contre la femme qui naît en elle, la préserver des tentations de la rue, des suggestions de la misère, et souvent, ce qui est plus triste, de l’exemple des parents en lui créant un intérieur, un abri…

Biron.
… un foyer… voilà !… Le Foyer. (Déposant son verre.) Une façon de détourner les mineures…
Il rit.

Thérèse.
Oh !

Bironlevant un doigt.
Du vice… du vice…

Thérèse.
Vous êtes insupportable !…

Courtin.
Ma chère amie, la plaisanterie de Biron est cruelle… mais assez heureuse…

Bironse carrant.
Vous voyez…

Courtin.
Sans doute. Au début, quand nous allions chercher nos pupilles à la porte des ateliers, des magasins, nous n’étions pas seuls à les attendre… Les temps difficiles sont passés… Nous avons à présent nos ateliers à nous, et plus de pensionnaires que nous n’en pouvons héberger… (S’approchant de Biron.) C’est plutôt l’argent qui manque…

Biron, s’éloignant.
C’est toujours ce qui manque…

Courtin.
Heureusement, ces dames, la baronne en tête, ont su imposer nos produits aux grands magasins… à tous leurs fournisseurs…
Un domestique entre, emporte les liqueurs, le café, et sort.

D’Aubervalà Thérèse.
Très malin… Décidément, fanfaronne de l’indifférence…

Thérèse.
Vous tombez mal… c’est encore une idée du baron…

Courtin.
Vous nous avez beaucoup aidés… Il faut dire que nos enfants travaillent à merveille… La mode des paillettes, des dentelles, surtout, a été un bonheur pour les chères petites… Depuis qu’on porte tant de cols en broderie, nous ne suffisons pas aux commandes…

D’Auberval.
Gare à leurs yeux !

Courtin.
On a de bons yeux à quinze ans…

D’Auberval.
On les use…

Thérèse.
Pauvres petites !

Courtin.
Mais, n’est-il pas charmant, cet échange de bons procédés entre les pauvres enfants et leurs bienfaitrices ?… Vous les secourez et elles vous parent…

Thérèse.
L’échange n’est guère équitable…

Biron.
Comme tous les échanges… Dans un échange, il y a toujours quelqu’un qui est roulé…
Il rit.

Thérèse.
Oh ! Biron !

Biron.
Celui-là est tout à fait gracieux… La charité et les rubans !… Et puis… Quoi ?… C’est la vie… Elles ne sont pas au Foyer pour faire la fête, ces petites… pas encore !… Le Foyer, c’est toujours deux cents malheureuses, qui, au lieu de mourir de faim…

D’Auberval.
… se tuent à travailler…

Courtinchoqué.
Oh !…

Biron.
Que voulez-vous, jeune sociologue ?… Il faut des pauvres et des riches.

D’Auberval.
Dites qu’il faut des pauvres aux riches…

Biron.
Eh bien… moi… le socialisme ne me fait pas peur, ah ! et je dis hardiment qu’il faut des riches aux pauvres…

Courtinà d’Auberval.
Écoutez-le… (À Biron.) J’ajouterai seulement : de bons riches… Voyez Biron, notre grand remueur d’affaires… il gagne beaucoup d’argent…

Bironmodeste.
Oh !… oh ?…

Courtin.
Il en donne aussi beaucoup.

Bironbonhomme.
C’est un fait… On me tape… Je suis excessivement tapé…

D’Auberval.
Et à quoi aboutissez-vous avec tous ces dons… et tous ces tapages ?… À peine une miette de sucre pour sucrer l’Océan…

Courtin.
J’avoue que nous ne faisons pas tout… On ne peut pas tout faire…
Il va à son bureau.

Biron.
Pas tout faire, à la fois… (Il s’assied sur le canapé.) C’est évident.

Courtin.
Mais on fait quelque chose.

D’Auberval.
Au petit bonheur… Toujours la tombola.
Il s’assied près de Thérèse.

Courtin.
Il est bien certain que le hasard… que la chance gouverne tout en ce bas monde…

D’Auberval.
Et la Justice ?
Biron hausse les épaules.

Courtin.
Mon cher enfant, on s’expose à de graves déceptions quand on ne compte que sur la Justice… Vous êtes jeune, enthousiaste… vous rêvez… Mais vous reconnaîtrez vous-même, bientôt, que nous ne sommes pas mûrs pour le règne de la Justice… (S’appuyant à son bureau) Heureusement, pour compléter l’effort de la charité, il y a mieux… il y a la résignation…


Pour aller plus loin :

Tout le théâtre d’Octave Mirbeau
Biographie d’Octave Mirbeau
Le site mirbeau.asso.fr consacré à Mirbeau

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