14 juillet de Fabrice Adde et Olivier Lopez

Libre Théâtre vous recommande « 14 juillet », du potache au potlatch, une réflexion humoristique sur la fonction du langage. C’est l’histoire d’un spectacle qui n’aura pas lieu, et qui pourtant se déroule sous nos yeux. L’histoire d’un spectacle impossible, et de son ratage magnifique. Une histoire qui, d’acte manqué en acte manqué, et de digressions en esquives, nous tient en haleine jusqu’au noir final. Démarrant sur un ton potache, ce « seul en scène » (au sens propre du terme) est finalement une réflexion profonde sur le langage et la solitude. Un peu à la manière de Raymond Devos, Fabrice Adde (Belge d’adoption) nous parle de ce moment où sur la scène il s’appelle Jacky (hommage à Brel, vrai Belge celui-là, comme Devos), sorte de conseiller en communication entièrement occupé à éviter son sujet (l’art de la prise de parole en public). Bref, c’est l’histoire d’un type qui n’a rien à dire, mais qui en le disant nous en dit beaucoup sur son vrai sujet : l’incommunicabilité.

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Le cabaret de la crise de Luigi Cerri

Au carrefour de la parodie, du burlesque, du mime et du slam, ce spectacle nous propose une série de sketchs moquant les travers de notre société qui, pour se perpétuer, a besoin de générer sa propre crise. Ces trois jeunes comédiens aux talents multiples et à l’énergie renouvelable nous entraînent dans un show irrésistible où l’humour sert de véhicule à une pensée critique sur notre modèle économique et social. Un spectacle à la fois distrayant et salutaire. À ne pas manquer.

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La dernière bande de Samuel Beckett mise en scène Jacques Osinski avec Denis Lavant

Un homme est assis, seul, à un bureau métallique, sous un plafonnier à la lumière blafarde. Il reste figé là pendant un temps. Un très long temps. Puis il se lève pour chercher dans les tiroirs de sa mémoire les fragments d’une vie enregistrée sur de vieilles bandes magnétiques. Jusqu’à la dernière bande. Celle où il s’enregistrera entre train d’écouter cette même bande. Ce texte de Samuel Beckett nous parle du souvenir. Sommes-nous seulement ce que nous avons été ? La mise en scène de Jacques Osinski, elle, nous parle du temps. Si le temps et donc la vie c’est le mouvement, la mort c’est l’immobilité. « La dernière bande » est un texte très court. Pour en faire un spectacle de près d’une heure et demie, il fallait donc ralentir le temps. Jusqu’à l’arrêter. Pour surseoir à la mort. En avant. En arrière. Pause. Jusqu’à l’arrêt définitif. Le noir final. Stop. Il fallait toute l’autorité d’un Denis Lavant pour faire accepter au public une proposition théâtrale aussi exigeante, même si l’humour absurde de Beckett n’est jamais loin malgré le caractère aride de cette réflexion sur le temps. Cet immense comédien, avec toute la puissance de sa fragilité, ose se présenter seul devant une salle comble pour lui imposer d’entrée son silence. Avant de partager avec le public cette communion silencieuse. Tel un torero dans l’arène, il force le respect en défiant la mort devant nous. Avec nous. Il est à la fois le matador et le taureau. Contre l’agitation et le bavardage qui caractérisent notre époque, ce spectacle nous propose de revenir à l’essence même du théâtre quand il n’est pas un pur divertissement. Et si vous preniez le temps d’aller voir ce spectacle ?

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Et si on ne se mentait plus ? d’Emmanuel Gaury, Mathieu Rannou

Ce spectacle, c’est l’histoire de l’amitié fidèle, mais parfois émaillée de disputes, entre Lucien Guitry, Jules Renard, Tristan Bernard, Alfred Capus et Alphonse Allais. Pour ces cinq personnalités hors normes, le salon où ils se réunissaient régulièrement autour d’un dîner devenait le théâtre de brillantes joutes verbales, mais aussi de débats plutôt vifs qui auraient pu mettre à mal cette belle amitié. Les comédiens parviennent avec brio  à donner corps et âme à ces grands esprits, avec leur verve légendaire, mais aussi leurs menus défauts. Alphonse Allais, l’amateur d’absinthe qui inventa aussi le café instantané. Tristan Bernard, le joueur invétéré également passionné de sports. Alfred Capus, journaliste et dramaturge de talent mais un peu vaniteux, rêvant d’entrer à l’Académie Française. Jules Renard, oscillant comme son théâtre entre ironie et mélancolie. Et enfin Lucien Guitry, le comédien mettant son talent au service de ses amis auteurs. Rien ne manque dans ce spectacle (beaux décors, costumes d’époque, vraies barbes ou moustaches, et surtout bons mots) pour faire revivre devant nous la Belle Époque ! Une comédie très divertissante mais aussi émouvante parfois. À ne pas manquer. Critique de Ruth Martinez

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L.U.C.A. (Last Universal Common Ancestor) de Gregory Carnoli et Hervé Guerrisi

Tu viens d’où ? Question inlassablement répétée, jour après jour, et à laquelle nous ne savons pas quoi répondre. Mes origines, est-ce là où je suis née, est-ce l’endroit où j’habite, est-ce le pays où mes parents ou leurs propres parents sont nés ? Hervé et Grégory, Bruxellois et petits-fils de migrants italiens, tentent de répondre à cette interrogation en faisant appel aussi bien aux témoignages de leurs propres familles qu’aux découvertes scientifiques autour de l’épigénétique. Filiation, identité, migrations, ils s’interrogent et nous interrogent sur notre héritage et notre passé commun. Loin d’un discours moralisateur ou mièvre, ils nous racontent avec pédagogie et humour d’où nous venons. Et finalement nous venions tous du même endroit ? Un spectacle joyeux et qui fait du bien.

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NinaLisa de Thomas Prédour et Isnelle Da Silveira

Nina Simone a marqué plusieurs générations par son talent, son engagement et son courage. Rarement une artiste aura inspiré, après sa mort, tant de créations littéraires, musicales, cinématographiques ou théâtrales. Thomas Prédour et Isnelle Da Silvera ont choisi de raconter la vie de cette chanteuse hors-norme, icône de la lutte pour les droits civiques, à travers sa relation, parfois difficile, avec sa fille Lisa, elle aussi devenue chanteuse. Les chansons se mêlent naturellement au récit, superbement interprétées par Isnelle Da Silvera et Dyna, accompagnées au piano par Charles Loos. Deux voix fabuleuses qui nous racontent, au-delà de leur histoire singulière, celle de l’Amérique de la ségrégation. Un spectacle envoutant.

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Outwitting the Devil par l’Akram Khan Company
Outwitting the Devil © Christophe Raynaud de Lage

Outwitting the Devil par l’Akram Khan Company

Une plongée hors du temps et au cœur de l’Homme dans la Cour d’honneur du Palais des Papes  
Avec Outwitting the devil, la Akram Khan Company nous donne à voir, à entendre et surtout à ressentir, de façon spectaculaire, l’un des grands mythes indo-européens sur l’origine de l’Homme, sa soif de pouvoir et de conquête, son désir et sa violence, sa volonté de domination de l’autre et de domestication de la nature (à commencer par la nature humaine). Point ici cependant d’intellectualisation verbeuse, puisque ce spectacle de danse est quasiment muet, à l’exception de la scansion d’un poème tiré du texte fondateur de la mythologie mésopotamienne : l’épopée de Gilgamesh. Loin de toute exposition rationnelle, donc, ce spectacle s’adresse à nos sens et à notre inconscient. Le cadre exceptionnel de la Cour d’honneur, les lumières irréelles projetées depuis le haut des murailles, le décor d’une beauté abstraite qui contraste avec le caractère historique du lieu... tout concourt à plonger le spectateur dans une ambiance onirique et dans un état d’extase. Sans oublier bien sûr ces six extraordinaires danseurs dont la performance habitée nous apparaît d’autant plus impressionnante qu’elle est basée sur des techniques et des codes qui ne nous sont pas familiers. La musique hypnotique de Vincenzo Lamagna nous saisit. Le spectateur est happé dès le début et participe pleinement comme témoin à une expérience collective autour de cette éternelle interrogation, plus que jamais d’actualité : quelle est la place de l’homme dans le monde ?

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Orphelins de Dennis Kelly par La Cohue

Un jeune homme très perturbé débarque un soir chez sa sœur et son beau-frère avec son tee-shirt couvert d’un sang qui n’est pas le sien. C’est le début d’un huis-clos dramatique au cours duquel ces trois personnages vont se déchirer. La sœur tente d’abord de protéger à tout prix son frère, auquel elle est liée à la vie et surtout à la mort par une enfance tragique. Jusqu’à ce que l’effroyable vérité ne finisse par éclater, telle une bombe à retardement. La soeur, enceinte, finira par choisir la vie. Le théâtre anglais est un théâtre réaliste et social. Cette pièce de Dennis Kelly s’inscrit dans cette tradition. Ce qui donne à ce spectacle une puissance extraordinaire, c’est la mise en scène qui, en dynamitant tous les codes du théâtre pour en souligner le caractère conventionnel, parvient finalement à donner à l’action qui se déroule devant nous une réalité extraordinaire. Installés autour de la scène, les spectateurs assistent à un véritable « happening » : on a l’impression troublante qu’il se passe vraiment quelque chose sous nos yeux, là, maintenant. Et que ce n’est pas que du théâtre. Et si c’était ça, l’essence même de l’art dramatique ? Les comédiens sont bouleversants de justesse. On passe du rire aux larmes, mais l’émotion est toujours présente, et elle finit par nous serrer la gorge. Un grand moment de pur théâtre. À ne manquer sous aucun prétexte.

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