Le Titre est provisoire de Christophe Corsand

Deux amis comédiens ont rendez-vous pour la lecture d’une comédie qu’ils pourraient jouer ensemble. Le premier, d’un naturel optimiste, trouve la pièce acceptable. Le second, du genre intransigeant, la trouve complètement nulle. L’arrivée de la jeune femme qui est l’auteure du texte va forcer l’un et l’autre à se révéler et à prendre parti. Cette histoire, donc, c’est un peu celle du Misanthrope. S’il n’est pas très glorieux, pour avoir la paix et pour gagner sa vie, de cultiver en permanence le compromis voire la compromission, peut-on vraiment vivre et conserver une vie sociale sans faire aucune concession ? Si cette pièce parle d’un texte très mal écrit, celui de Christophe Corsand, auteur de cette réjouissante comédie, est fort bien ficelé. On ne vous racontera pas la fin, évidemment. Grâce à ces dialogues savoureux, à la fois fins et drôles, les trois comédiens nous offrent une comédie à la française, légère et distrayante, mais non dénuée de fond, comme on aimerait en voir plus souvent. On ne s’ennuie pas une seule seconde, on rit beaucoup, et on en sort avec le sourire. C’est aussi ça le théâtre. Une comédie tout public, à ne pas manquer.

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Batman contre Robespierre par Le Grand Colossal Théâtre

Ils sont quatre sur scène, mais c’est l’histoire de Jean-Claude. Jean-Claude, c’est vous, c’est moi, c’est un type comme tout le monde. Cela pourrait être un spectateur choisi dans le public. À moins que ce ne soit un comédien. Et Jean-Claude n’a rien d’un superman. Ni d’un Batman. Pas grand chose non plus d’un Robespierre, d’ailleurs. La terreur imposée par ce monde déshumanisé, il la subirait plutôt. Jean-Claude, c’est un peu Charlot qui se mettrait à parler comme Devos. Un spectacle burlesque, donc, mais aussi porté par un texte apparemment foutraque mais en réalité très bien écrit, qui nous raconte avec humour les tribulations d’un homme ordinaire confronté à l’absurdité d’un système où l’homme n’a plus sa place. Mieux vaut en rire. En attendant peut-être la prochaine révolution... À voir absolument.

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Music-hall de Jean-Luc Lagarce par la Compagnie Arène Théâtre

Une artiste de music-hall, accompagnée de ses deux acolytes, nous raconte sa lente et cruelle déchéance : des glorieuses tournées internationales de sa jeunesse aux quelques engagements dans les campagnes les plus sordides de France, devant un public de plus en plus hostile, sans aucune garantie de rémunération. La vérité sans fard apparaît cruelle et pathétique.  Le metteur en scène Eric Sanjou, qui est aussi un des « boys »,  choisit d’ancrer la pièce dans l’univers poétique et politique du New Burlesque, et construit sous nos yeux cet imaginaire grâce au maquillage, aux costumes et aux lumières. Les trois comédiens, Céline Pique, Christophe Champlain et Eric Sanjou sont touchants de fragilité, jamais ridicules. Le texte de Jean-Luc Lagarce, poétique et parfois absurde, est un très bel hommage aux comédiens et dès la première scène, on songe au fantastique miroir que représente ce spectacle, dans l’univers foisonnant du OFF Avignon : un spectacle que l’on apprécie dans des conditions confortables à l’Espace Alya mais qui évoque les conditions précaires dans lesquelles jouent de très nombreux comédiens à Avignon et qui malgré tout, jour après jour, jouent avec l’énergie du désespoir, pour que le spectacle continue. Music-Hall est un spectacle complet, à ne pas manquer.

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Danny and the deep blue sea de John Patrick Shanley

Quelque chose de Tennessee pour cette pièce typiquement américaine de John Patrick Shanley, mise en scène par Sylvy Ferrus, axée sur le thème de la culpabilité. La rencontre mouvementée d’un jeune homme asocial et violent avec une femme encore plus folle que lui, rongée par le remords d’un inceste volontaire. Ces deux paumés semblant voués à la prison ou au suicide trouveront-ils une rédemption dans l’amour ? A-t-on encore droit au bonheur quand un destin tragique vous a déjà condamné à mort ? Peut-on se pardonner à soi-même ? Au-delà de ce canevas dramatique très américain donc, on assiste surtout à une formidable performance de comédiens façon Actor's Studio, qui pendant une heure nous déclinent toutes les nuances psychologiques de ces deux âmes tourmentées, mais finalement si profondément humaines. Un intense moment de théâtre. À voir absolument.

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Pêcheurs de Rêves par la Compagnie Les Monsieur Monsieur

Avec « Ni Brel ni Barbara » (spectacle également à l’affiche de ce OFF 2019, également recommandé par Libre Théâtre), « Les Monsieur Monsieur » se demandaient s’il fallait continuer à imiter leurs modèles ou prendre le risque de la création. Laurent Brunetti et Mario Pacchioli nous invitent cette fois à un récital de chansons originales, plein de tendresse mais aussi de poésie et de malice. Dans l’ambiance feutrée et intime du petit théâtre du Chapeau Rouge, ils  nous content quelques instantanés d’une vie en chansons. Ils savent aussi bien nous émouvoir, en évoquant un père absent, que nous faire rire en évoquant de façon très personnelle le péché de gourmandise et la volupté d’y succomber. Et ces pêcheurs de rêves nous attrapent dans leurs filets. Notre esprit s’envole, tel un papillon de papier, emporté par les textes de Laurent Brunetti et la musique de Mario Pacchioli. Ces « Monsieur Monsieur »  nous ouvrent leur univers, et nous invitent à jouer avec eux, pour partager ensemble la nostalgie des petits et grands bonheurs enfouis dans nos souvenirs. Une parenthèse enchantée. Un spectacle tout public, à ne pas manquer.

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Betún par la Compagnie Teatro Strappato

Que des adultes vivent aujourd’hui dans nos rues est un fait difficile à admettre. Que des enfants doivent partager le sort terrible de leurs parents sans domicile est une réalité inacceptable. Mais que des enfants doivent vivre seuls, livrés à eux-mêmes et à la merci des adultes, dans les jungles urbaines les plus misérables du monde est une vérité effroyable qu’on préfère ignorer tant elle est difficile à concevoir dans toute son horreur. Il n’y a pas de pire violence que celle qui s’exerce sur des êtres sans défense, qui n’ont ni toit, ni biens, ni famille. Des êtres qui souvent n’ont même pas d’état civil. Des êtres donc qui officiellement n’existent pas. Des êtres sans nom qui ne sont rien. Que peut-on encore voler à un orphelin qui n’a rien ? Son intégrité même. Ses derniers espoirs. Son innocence. Son corps. Ses organes. Et finalement son âme. C’est cette inconcevable réalité qui nous est décrite dans ce spectacle muet, par la seule puissance du geste et du masque. Car il n’y a pas de mots assez forts pour décrire la négation de l’humain à travers le martyre d’un enfant. Soyons clairs, Betún est un spectacle sur les enfants. Pas un spectacle pour enfant. Même si c’est aussi un très beau spectacle, c’est avant tout un spectacle bouleversant, engagé et courageux, appelant à une prise de conscience. Le théâtre n’est pas que cela. Mais le théâtre c’est aussi ça. Plus qu’un spectacle à ne pas manquer, Betún est un spectacle nécessaire. Plus qu’un coup de cœur, c’est un coup au cœur. Allez-y. De toute urgence.

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Foyer par la Compagnie Papierthéâtre

Foyer par la Compagnie Papierthéâtre ***Libre Théâtre vous recommande ce spectacle Comment sensibiliser les enfants au thème de l’émigration et de l’exil. Comment parler de la répression politique et de la guerre sans les effrayer ?  Le défi est brillamment relevé par la compagnie PAPIERTHEATRE, qui remet à hauteur d’enfant ces histoires de départs. Nargues Majd nous conte avec poésie l’histoire de Tara, de sa famille et de son village. Les personnages de papier, qu’elle manipule avec Rébecca Forster prennent vie dans un espace coloré et un univers sonore enveloppant et joyeux. Nous nous attachons à chacun des membres de cette famille réunie à l’occasion de l’anniversaire de Tara, que l’on accompagne ensuite quand le pouvoir décide d’obliger au port de chaussettes rouges… Ce sont autant de destins ballotés par l’Histoire, autant de personnages qui se posent tous la même question : partir, rester…

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Pelléas et Mélinsande de Maurice Maeterlinck, mise en scène de Julie Duclos

Pelléas et Mélinsande de Maurice Maeterlinck, mise en scène de Julie Duclos Considérée comme la première pièce symboliste, Pelléas et Mélisande est l’histoire d’un amour pur, interdit et tragique. En utilisant habilement un décor mobile, et toutes les technologies offertes par le cinéma, Julie Duclos relève avec brio le défi impliqué par les ambitieuses didascalies de Maurice Maeterlinck. Les multiples décors évoqués dans le texte (la forêt, la grotte souterraine, la fontaine, la mer, le château...) sont autant d’écrins symboliques dans lesquels évoluent les personnages qui jouent « en rêve autour des pièges de la destinée ». Bien plus que les paroles elles-mêmes, la beauté des images cinématographiques et le superbe travail sur le clair-obscur renforcent l’atmosphère magique et révèlent les sentiments des protagonistes. Les comédiens incarnent avec justesse et retenue ces pauvres âmes, jouets d’un amour cruel et implacable : « Si j’étais Dieu, j’aurais pitié du cœur des hommes » soupire Arkël, le grand-père. Un spectacle envoûtant.

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Echos ruraux de Mélanie Charvy et Millie Duyé Compagnie Les Entichés

Echos ruraux de Mélanie Charvy et Millie Duyé Compagnie Les Entichés Rester, partir, revenir... Même si l’exode rural en France est aujourd’hui presque achevé, la situation des jeunes qui, par obligation, par conviction ou par défi, reprennent l’exploitation familiale reste très précaire, quand elle ne devient pas tragiquement désespérée. Ceux qui décident de s’exiler à la ville sont remplacés par des rurbains, c’est-à-dire des gens vivant à la campagne sans vivre de la terre, et qui bien entendu, tout en contribuant à redonner vie à nos campagnes, n’ont pas la même « culture » que les paysans qui y sont nés. C’est cette situation dramatique que nous décrit avec gravité mais aussi avec humour ce spectacle reprenant habilement les codes d’une série chorale, sans exclure une touche de romance. Le rythme est enlevé, et le jeu tout en fraîcheur de ces jeunes comédiens est porté par une mise en scène créative et notamment de très belles lumières. Avec en prime une partie musicale en live remarquablement orchestrée. Un spectacle tout public à la fois instructif, engagé et divertissant.

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Nous, l’Europe, Banquet des peuples de Laurent Gaudé, mise en scène de Roland Auzet
Nous, l’Europe, Banquet des peuples © Christophe Raynaud de Lage

Nous, l’Europe, Banquet des peuples de Laurent Gaudé, mise en scène de Roland Auzet

Nous, l'Europe, Banquet des peuples de Laurent Gaudé, mise en scène de Roland Auzet Comment un « non » a été transformé en « oui » par de petits arrangements d’arrière-cour ? Pourquoi nous autres, Européens, sommes-nous une foule plutôt qu’un peuple ? L’Europe est née de drames que l’on a voulu dédramatiser. La prudence et l’ennui sont à l’œuvre. Laurent Gaudé, tel un aède, nous conte l’odyssée de la construction européenne afin que notre passé devienne notre boussole, que nous construisions ensemble ce que nous voulons être, que nous retrouvions un langage commun, une éthique propre. Il cherche d’abord l’origine de l’Europe. Et dire d’où vient l’Europe n’est pas innocent : naît-elle en 1848 quand Palerme se soulève, en 1830 avec le début de la révolution industrielle ? La superbe mise en scène de Roland Auzet, qui signe aussi la partition musicale, donne corps au poème de Laurent Gaudé avec onze comédiens, danseurs et chanteurs de nationalités différentes, onze voix européennes incarnant les protagonistes de ce récit des origines. Comme dans les tragédies antiques, le Chœur et la Maîtrise de l’Opéra du Grand Avignon donnent des respirations au spectacle, et commentent l’action, tout en symbolisant sa dimension collective et fraternelle. Et quand la rage est là, quand sont évoqués les cataclysmes qui ont précédé la naissance de cette belle idée, quand sont cités les noms de ceux qui ont pillé l’Afrique ou décidé de la solution finale («crachez sur leurs noms !»), ces chœurs font place aux hurlements d’une guitare et au tonnerre d’une batterie d’un duo de métal en fusion, nécessaire exutoire pour évacuer la colère. Un spectacle lyrique et politique indispensable.

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